CORPUS DES VOYAGEURS

Présentation

 
Oueded Sennoune

Ce corpus, réalisé dans le cadre d’un doctorat dirigé par J.-Y. Empereur, réunit 309 récits de voyageurs qui ont visité Alexandrie du Moyen Âge au début du XXe siècle. Seuls les passages décrivant cette ville sont cités. Cette étude a débuté grâce aux travaux de O. V. Volkoff qui avait rédigé vers 1981 un manuscrit de 167 récits intitulé : Alexandrie vue par les voyageurs du passé. Après la disparition de O.V. Volkoff, la révision de ce volume m’a été confiée et j’ai cherché à le compléter par de nouveaux récits de voyage. J’ai pu apporter de nouveaux éléments grâce essentiellement à l’apport des archives de S. Sauneron, directeur de l’Ifao de 1969 à 1976. Ce dernier avait fondé la collection des « Voyageurs occidentaux en Égypte » publiée par l’IFAO sous sa direction. La collection devait rassembler à terme 250 voyageurs dans 70 volumes. Malheureusement, la mort accidentelle de S. Sauneron en 1976 a interrompu la publication de cette collection, qui ne compte finalement que 25 volumes. Toutefois, j’ai pu retrouver dans ses archives de nombreux récits qui avaient été traduits, mais qui étaient restés inédits.

On dénombre donc au total 309 récits de voyageurs. Parmi ces voyageurs, nous comptons aussi bien des Occidentaux que des « Orientaux », c’est-à-dire des Arabes, des Perses et des Turcs. Le nombre des récits écrits par les Occidentaux est de loin le plus important : 277 contre seulement 32. On compte 117 Français, 53 Italiens, 41 Allemands, 30 Anglais, 6 Espagnols, 6 Juifs, 5 Russes, 3 Hollandais, 2 Suédois, 2 Belges, 2 Arméniens, 1 Irlandais, 1 Suisse, 1 Tchèque, 1 Autrichien, 1 Polonais, 1 Grec, 1 Danois, 1 Écossais, 1 Chinois et 1 Flamand. D’autre part, nous avons 6 Andalous, 5 Perses, 4 d’origine inconnue, 4 Iraqiens, 3 Syriens, 3 Marocains, 3 Égyptiens, 2 Turcs et 1 Palestinien.
Je précise ici que ce corpus est en cours d’élaboration, ces nombres seront amenés à varier au cours de cette recherche.

Les voyageurs occidentaux
Le voyage à Alexandrie fait partie d’un périple que l’on nomme suivant les époques : Pérégrinations (Moyen-Age), Voyage au Levant (du XVIe au XVIIIe siècle) ou Voyage en Orient (XIXe siècle). Diverses raisons conduisaient les personnes à voyager : certains voyageaient pour effectuer le pèlerinage en Terre Sainte, d’autres pour accomplir une mission, mais on pouvait également voyager pour satisfaire sa curiosité ou pour se délasser. On note que ces différents types de voyageurs sont plus ou moins prédominants suivant la période.

Les pèlerinages
Sur la totalité du corpus, les pèlerins sont les plus nombreux. La période de prédilection pour ce type de voyage se situe entre le VIIe et le XVIe siècle. Ces récits de pèlerinage étaient écrits pour différentes raisons ; ils pouvaient servir à raconter la visite des Lieux Saints aux personnes qui n’effectuaient pas le voyage, ou bien servir de guide. Le Milanais Santo Brasca, en 1480, achève sa relation par une série de conseils et il ajoute : « Ayez dans vos bagages deux sacs, l’un plein de résignation et l’autre d’argent ». Les pèlerins qui venaient à Alexandrie pouvaient arriver par bateau : Symon Simeonis, frère mineur dans le sud de l’Irlande, qui fit le voyage en compagnie de Hugues l’enlumineur, écrit en 1323 : « À l’annonce de l’arrivée de notre bateau, l’émir comme c’est l’usage, envoya immédiatement au Caire par un pigeon voyageur un message pour le sultan. À Alexandrie et dans tous les ports, on trouve ces pigeons, qui sont élevés dans la citadelle du Sultan au Caire où est leur pigeonnier et sont apportés dans des cages par des courriers spéciaux jusqu’aux ports. ». Mais on pouvait également accomplir en premier lieu le pèlerinage en Terre Sainte, puis finir son voyage par Alexandrie. On arrivait alors par le canal qui reliait le Nil à Alexandrie, ou bien par voie de terre à partir de Rosette comme Tucher le fit en 1480 : « Lorsque nous arrivâmes à la porte d’Alexandrie, nous envoyâmes notre guide Ali chercher un autre guide pour qu’il nous rejoigne à la porte. Là, nous fûmes retenus avec nos bagages et nous fûmes soigneusement fouillés pour vérifier si nous n’avions pas de pierres précieuses ainsi que des objets que nous aurions achetés au Caire. »
Alexandrie représentait une étape importante pour le pèlerin. Cette ville n’était pas simplement un lieu de passage, plusieurs lieux saints étaient vénérés comme en témoignent les colonnes de sainte Catherine sur lesquelles aurait eu lieu son martyre et la prison dans laquelle elle fut enfermée. En 1394, le pèlerin Martoni, notaire dans une petite ville au nord de Naples, s’est attaché à visiter les lieux rappelant le souvenir de la sainte qui était la patronne de la chapelle fondée par sa famille dans l’église de sa cité. Sur son parcours, il recueille soigneusement tout ce qui se rapporte à la mémoire de la Vierge d’Alexandrie : « Dans cette ville se trouve la prison où sainte Catherine fut enfermée ; elle ressemble à une petite chambre ; il y a là deux grandes et grosses colonnes, à droite et à gauche de la rue, auxquelles sainte Catherine fut attachée et fustigée ; dans cette prison il y a un petit puits d’où l’ange de Dieu et de N. S. Jésus-Christ apportait sa nourriture à la vierge bienheureuse ; sur ce puits, on raconte un grand miracle ; maintes fois on a fermé ce puits et on l’a muré avec des briques ; mais on l’a toujours retrouvé ouvert. »
On vénérait également d’autres saints comme Jean l’Aumônier et l’apôtre Marc qui y furent décapités. Arculfe, voyageur qui ouvre le corpus, est un évêque français qui effectua son pèlerinage en 670. Il nous apprend qu’« en entrant dans la ville, se trouve une grande église, à droite, dans laquelle saint Marc l’Évangéliste est enseveli. Le corps est enterré dans la partie est de l’église, devant l’autel, et au-dessus duquel se trouve un marbre équarri. ». Deux objets de culte étaient dédiés à saint Marc : la pierre sur laquelle eut lieu son martyre qui se trouvait dans la rue portant son nom (il s’agirait de la voie Canopique) et la chaire conservée dans l’église Saint-Saba. À propos de cette chaire, le voyageur Josse de Meggen (1542) cite une tribune sur laquelle le saint prêchait, mais en 1566, Helffrich décrit une chaire de marbre blanc.
En visitant ces églises, les pèlerins venaient se recueillir sur ces lieux saints, mais ils cherchaient également à obtenir des indulgences plénières. Poggibonsi (1349) qui énumère les lieux saints de la ville, n’oublie pas de préciser la nature de ces indulgences : « Dans ladite rue se trouve l’église où saint Marc l’Évangéliste fut décapité. Cette belle et pieuse église est tenue par les Grecs. Ici, on obtient une indulgence de VII ans et de LXX jours. »
Soulignons que les pèlerins ne s’intéressaient pas seulement aux lieux saints, comme le montre la relation de Félix Fabri (1483), de l’ordre des frères prêcheurs. À propos de ce personnage, Ch. Schefer déclare que « l’Evagatorium de Félix Faber nous offre le tableau le plus complet et le plus fidèle des pays qu’il parcourut. » En effet, l’auteur décrit avec beaucoup d’humour le commerce des noisettes venant d’Amalfi, après avoir visité les fondiques de la ville (khans ou hôtelleries pour les marchands) en portant son attention plus particulièrement sur celui des Tartares où se trouvait le marché aux esclaves. Fabri nous fait même découvrir un lupanar, lieu surprenant qu’il aborde avec beaucoup d’hésitation et de gêne : « Ayant poursuivi notre chemin, nous parvînmes en un lieu, partout infâme, que sans violer l’honnêteté je ne peux nommer ; mais l’injustice et la honte faites au nom du Christ, ainsi que la dérision envers la foi catholique et l’opprobre pour les fidèles, m’obligent à en parler clairement, bien qu’avec pitié et en faisant appel à la pieuse interprétation des lecteurs. »

Les missions
En seconde position, viennent les mission qui sont de plus en plus nombreuses à partir du XVIe siècle. On peut distinguer deux types de missions : la mission accomplie dans un but politique et celle dans un but scientifique.

Au Moyen Age, ces missions avaient un but bien précis : reconquérir la Terre Sainte. Il s’agit donc de projets de croisade dont on peut citer deux exemples datés de 1422.
Le premier est le récit du chevalier Ghillebert de Lannoy. Les rois de France et d’Angleterre ainsi que le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, lui demandèrent secrètement de se rendre en Orient pour examiner les chances de succès qu’offrirait une nouvelle croisade contre les Sarrasins. Le chevalier donne un compte rendu détaillé des ports et des murailles d’Alexandrie, en examinant les points forts et les points faibles de la ville. Le second exemple est le traité de Piloti, marchand vénitien né en Crète, qui insiste sur le fait que la conquête de Jérusalem ne doit pas se faire sans la prise de l’Égypte et surtout de son port à Alexandrie qui « est le marché de rencontre de l’Orient et de l’Occident ».
Une autre mission politique est celle de l’ambassade de Pierre Martyre d’Anghiera qui fut envoyé en Égypte par le roi Ferdinand et la reine Isabelle en 1502. Martyre d’Anghiera était issu d’une des familles les plus illustres de Milan. Il était chargé de disculper les souverains d’Espagne des accusations portées contre eux par les Maures réfugiés d’Espagne et de demander au Sultan d’Égypte, Quansuh al-Ghauri, de protéger les intérêts des pèlerins en Terre Sainte.
En 1512, deux autres ambassades furent envoyées en Égypte, la première par les Vénitiens et la seconde par les Français qui étaient alors rivaux. Il s’agit des ambassades de Domenico Trevisiano racontée par Zaccaria Pagani, au service du secrétaire ducal de Venise, et d’André Le Roy racontée par Jean Thenaud, gardien du couvent des Cordeliers d'Angoulême. Les deux ambassadeurs étaient chargés de négocier le rétablissement des relations de commerce et d’amitié ainsi que la réinstallation des religieux latins dans les couvents et les sanctuaires de Palestine et de faire assurer la sécurité des pèlerins.

À partir du XVIe siècle, un nouveau type de voyageur apparaît. Les voyageurs sont envoyés en mission ou y sont encouragés pour récolter des observations ou bien pour acheter des manuscrits et des antiquités. Ces missions scientifiques émanent d’une volonté politique qui vise à développer les connaissances dans divers domaines comme la botanique, la médecine, mais également à enrichir les collections artistiques et littéraires des Cabinets royaux. Ces voyageurs sont aussi bien des naturalistes, des missionnaires jésuites que des antiquaires.
En 1547, l’ambassadeur Gabriel d’Aramon est envoyé par François 1er pour négocier l’alliance de Soliman le Magnifique en vue de contrecarrer les projets de Charles-Quint. Pierre Belon du Mans, médecin et naturaliste, fait partie du cortège de cette ambassade. Son ouvrage s’intitule à juste titre : Observations. Outre les descriptions précises de tout ce qui concerne la faune et la flore, son livre contient de nombreuses gravures sur ce sujet, mais également un « portraict de la ville d’Alexandrie ». Le naturaliste italien Alpin eut l’occasion de partir pour l’Égypte en 1580 en tant que médecin en compagnie du consul de la Sérénissime République de Venise. Il mit à profit son voyage pour herboriser, s’informer sur la médecine qu’on y pratiquait et enrichir ses connaissances par l'étude des maladies et des remèdes. Il séjourna en Égypte trois ans et demi. Le Père Vansleb, d’origine allemande, fut présenté à Colbert qui le chargea en 1670 d’acheter des manuscrits et de médailles anciennes. Vansleb a de fait acquis des antiquités (il acheta une pierre portant des hiéroglyphes qui servait de seuil chez un Hébreu), mais il s’intéressa également au commerce et il dressa un tableau très précis des denrées que l’on vend et achète à Alexandrie : « Et puis que je suis sur la matiere du trafic, je mettray icy, pour la satisfaction des Marchands François, une tres-exacte liste de toutes les marchandises qu’on transporte de l’Egypte en Chrestienté, & qui viennent de là en Egypte soit par la voye de Marseille, soit par celle de Ligorne, ou par celle de Venise, avec leur prix courant en l’année 1673. » Le Père Sicard, missionnaire jésuite, fut envoyé au Caire en 1712. Au cours de ses tournées missionnaires, il s’intéressa aussi bien aux monuments chrétiens qu’à l’archéologie. Le Régent, Philippe d’Orléans, lui demanda de faire une recherche sur les monuments anciens d’Égypte et d’en faire dresser les plans. En 1722, il dressa une carte de l’Égypte qui a fait loi jusqu’à l’expédition d’Égypte. On peut également citer Lucas, qui fut nommé antiquaire du roi Louis XIV en 1704, le médecin Granger, chargé en 1730 par le comte de Maurepas, Secrétaire d’état à la marine, de « rechercher en Égypte les plantes, les animaux et autres choses qui peuvent servir l’histoire naturelle », ainsi que Norden, Capitaine de la marine royale de Danemark, qui reçut du roi de Florence en 1737 l’ordre d’aller en Égypte pour décrire et dessiner les monuments antiques de ce pays.

Toutes ces missions scientifiques vont trouver leur aboutissement et leur épanouissement lors de l’Expédition de Bonaparte menée entre 1798 et 1801. Napoléon avait réuni 165 savants pour composer la « Commission des Sciences et des Arts ». Il y avait, entre autres, des astronomes, des géomètres, des architectes, des ingénieurs géographes, des zoologistes, des botanistes, des chirurgiens et médecins, des artistes et compositeurs, des littérateurs, des imprimeurs, des Orientalistes… Leurs travaux ont permis l’élaboration de la Description de l’Égypte, œuvre monumentale commencée en 1803 et achevée en 1828. Dans cet ouvrage, on peut lire la longue description d’Alexandrie de Gratien le Père qui dressa également une carte de la ville.

Le voyage de délassement
À la fin du XVIIIe siècle, un terme nouveau apparaît pour désigner ce périple qui s’intitule désormais Voyage en Orient. J.-C. Berchet souligne que l’Orient occupe une place importante dans la conscience européenne du XIXe siècle ; il révèle un imaginaire voué à reproduire sans cesse le même autre. L’Orient recouvre donc un espace mythique. À partir du XIXe siècle, de grands noms de la littérature, tels Chateaubriand ou Nerval, vont s’intéresser à ce genre. Le premier va inaugurer un nouvel itinéraire qui sera repris par d’autres. Pour le second, l’Orient représente la matrice originelle et le fantasme de son enfance.

Les voyageurs orientaux
Comme il a été dit plus haut, on note un déséquilibre entre le nombre de voyageurs occidentaux et de voyageurs dits « orientaux ». Parmi ces voyageurs, on peut retenir des figures importantes comme Ma`sudi, Ibn Battuta et Evliya Çelebi. Ma`sudi, né à Bagdad vers 893, « fut un voyageur curieux et intelligent, mais également un érudit d’une culture aussi vaste que variée. Philosophie, théologie, droit, littérature, géographie, ethnographie, il étudia tout, non en dilettante, mais avec le zèle d’un savant véritable. » Ibn Battuta (Tanger 1304), voyageur infatigable, parcourut l’Afrique et l’Asie pendant 25 ans. Lors de son passage à Alexandrie, il n’oublie pas de décrire le Phare qui tombe en ruines. Evliya Çelebi (Istanbul 1611) entama une série de longs voyages dans l’empire ottoman qu’il entreprit aussi bien à titre privé qu’officiel. Le titre de son ouvrage qui compte dix parties s’intitule Seyahatname (livre de voyage). Le tome X concerne l’Égypte où Evliya séjourna pendant une dizaine d’années entre 1670 et 1682.

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Ce travail de recensement et d’analyse est en cours d’élaboration, le corpus trouvera sa forme définitive au cours de la thèse. Progressivement, de nouveaux récits viendront compléter cette recherche. Bien que le corpus présent recense les relations de voyage jusqu’au début du XXe siècle, mes recherches s’arrêteront en 1798 en raison de l’importance quantitative de ces sources. Cette date sera donc la limite chronologique de cette étude. Notons que les textes se rapportant à l’Expédition de Bonaparte ainsi que les relations écrites aux XIXe et XXe siècles sont incomplets et qu’il ne s’agit que d’extraits dus aux recherches de O. V. Volkoff.
Comme on l’aura compris, ce corpus est cumulatif et il vise à devenir un jour exhaustif. Je lance ici un appel aux lecteurs de ces lignes, afin qu’ils signalent les voyageurs alexandrins qu’ils connaîtraient en dehors de ceux qui sont cités ici. Leurs apports seront précieux, dans cette étude d’intérêt collectif : la mise en ligne sur le site du CEAlex de ce corpus signifie notre désir que chacun puisse profiter de ces voyageurs et les intégrer librement à de nouvelles études que leurs témoignages pourraient éclairer.
Afin de mieux guider le lecteur qui s’intéressera à ce corpus, je précise que chaque voyageur est cité de façon individuelle, avec tout d’abord son nom suivi de la date de son voyage signalée entre parenthèses, la référence bibliographique du récit, une brève notice biographique, une remarque qui indique si le texte est incomplet et enfin le récit.