PHOTOGRAPHIER L'INVISIBLE - L'invisible de Kom el Chougaffa

Un peu de technique

 
André Pelle , Ingénieur de Recherche CNRS
 

La fluorescence de ces peintures peut s'expliquer simplement. Nous avons affaire à deux matières différentes, le support et les pigments. Les pigments de peintures se sont altérés, leurs couleurs et densités ont rejoint celles du support. Ils sont comme effacés. Blanc sur blanc, on ne voit que du blanc. Pourtant les différences de matière existent et leurs réceptivités à l'ultraviolet sont différentes. Écrivez, avec un crayon blanc, sur une feuille de papier blanche. Votre texte restera invisible ! Vous pourrez le lire à l'aide des ultraviolets. La difficulté sera de photographier ce texte, nul photocopieur n'y parviendra ! Un appareil photographique classique ou numérique peut faire l'affaire. Il conviendra de disposer devant l'objectif le filtre 2E de façon à couper tous les ultraviolets en excédent qui surexposent la pellicule argentique ou donnent une image numérique illisible par trop de colorations violettes. Au regard de sa courbe de transmission, ce filtre s'apparente au filtre anti UV. Cela peut paraître paradoxal ! Mais c'est bien un filtre anti-ultra violet qu'il vous faudra utiliser pour faire une photographie correcte de la fluorescence provoquée par les UV. Cette image, invisible, devenue visible se situe dans la zone du spectre que l'œil perçoit. Vous prendrez garde également à la pose. Il vous faudra poser votre appareil photographique sur un pied, car par tâtonnement, vous définirez progressivement une exposition correcte qui durera plusieurs minutes. (1)

filtre 2E

La constitution des dossiers d'œuvres destinées à la restauration par les musées de France s'organise ainsi :
Une prise de vue de l'objet en éclairage naturel (normale). (2)
Deux prises de vues en lumière rasante (de gauche et de droite).
Une prise de vue de la fluorescence provoquée par les ultraviolets.
Une prise de vue enregistrée sur un film infrarouge noir et blanc.
Et une radiographie de l'œuvre.

La radiographie n'étant possible que pour les objets pouvant être disposés derrière l'appareillage émettant des rayons X, il ne nous sera pas possible de pratiquer ce type de photographies. Nous suivrons donc la liste proposée par le Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France en y  ajoutant une prise de vue avec un appareil numérique à la lumière blanche et en doublant les prises de vues dans l'infrarouge sur deux types de supports différents. L'une sera réalisée sur une émulsion noir et blanc Kodak Infrarouge Haute Sensibilité et l'autre sur une émulsion Couleurs Kodak Ektachrome infrarouge.

Dans sa brochure « La photographie infrarouge et ses applications », la société Kodak différencie ces deux types de prises de vue par l'utilisation de filtres différents. Directement posés sur l'objectif, les filtres Kodak Wratten n°87 ; 87 C et  88 A, seront utilisés avec le film noir et blanc. Ils occultent l'intégralité du spectre visible et les infrarouges proches. Ils sont, curieusement, d'apparence noire et semblent opaques à notre regard. C'est pourtant à travers ces filtres que l'appareil photographique réalisera une image en ne laissant passer pour impressionner la pellicule noir et blanc à sensibilité spectrale étendue dans l'infrarouge, les radiations infrarouges et uniquement celles-ci. Nul autre matériel n'est nécessaire et l'éclairage est celui des usages courants de photographie. Le soleil et le flash électronique font très bien l'affaire. Ces films sont donnés à des rapidités  habituelles, vers 100 iso. La mesure de cellule se fera sans le filtre. Pour le réglage des vitesses et des diaphragmes, l'utilisation du mode M (manuel) est indispensable. Sur la marque rouge, prévue pour cet usage sur les objectifs classiques, nous décalerons notre mise au point.

filtre 87c

L'autre émulsion Kodak à sensibilité étendue dans l'infrarouge est un film diapositif couleurs, son emploi est préconisé avec le filtre n° 12 qui laisse passer une partie du visible. Cette méthode, dite à couleurs modifiées, repose sur l'interprétation du rendu colorimétrique des différents corps photographiés. En botanique par exemple, un feuillage vert caduc et sain apparaîtra en rouge alors qu'un feuillage malade ou déficient apparaîtra bleu-vert, les conifères en pourpre foncé (9).  La rapidité de cette émulsion est de 100 iso, son utilisation simple.

filtre12

Si photographier l'invisible, c'est tenter de capter l'image provoquée par des radiations spectralement décalées de la vision humaine ! Nos investigations archéologiques peuvent alors se multiplier bien au-delà de la norme établie pour la constitution d'un dossier d'œuvres des Musées Nationaux. Nous pourrions par exemple retourner à Kôm el-Chougafa et tenter de photographier une autre fluorescence provoquée par la lumière noire. Elle se situerait selon Kodak dans les infrarouges à 830 nanomètres. Cette autre fluorescence serait donc invisible et pour l'enregistrer il faudrait utiliser de la lumière noire avec un film infrarouge et un filtre coupant la longueur d'onde inférieure à 830 nanomètres.

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