PHOTOGRAPHIER L'INVISIBLE - L'invisible de Kom el Chougaffa

Nous sommes descendus dans les catacombes de Kôm el-Chougafa
avec de la lumière noire.

 
André Pelle , Ingénieur de Recherche CNRS
 

Il s'est passé dans cette antique nécropole un étrange phénomène. En 1993 un changement d'hygrométrie modifia l'apparence des parois. Des traces de peintures apparaissent, révélant légèrement, au-dessus d'une des tombes du hall de Caracalla, une fresque jusqu'alors inconnue (1).

Jean-Yves Empereur qui fut le premier à constater ce phénomène en dit ceci : « On a pu distinguer au-dessus  d'un sarcophage deux registres superposés : en haut, une momification d'Osiris... un lit en forme de lion, Isis et sa sœur Nephtis aux cotés d'Anubis. Une  seconde scène, au-dessous, mérite qu'on s'y arrête. Elle comporte trois personnages aux gestes rapides, avec des plissés de vêtements qui virevoltent ; l'un d'entre eux est une femme casquée brandissant une lance et un bouclier ; sans nul doute il s'agit d'Athéna. C'est donc une peinture grecque. Bien que les figures fussent très floues, je parviens peu à peu à distinguer encore deux autres femmes : serait-ce un jugement de Pâris ? On sait que, selon la mythologie grecque, Athéna, Héra et Aphrodite s'en seraient remises au verdict du jeune berger troyen pour désigner la plus belle d'entre elles ; le choix qu'il fit d'Aphodite provoqua le ressentiment des deux autres déesses et déclencha la guerre de Troie. Que venait faire cet épisode, sans lien avec le culte funéraire, dans cette tombe ?
L'utilisation de la lumière artificielle (noire) allait apporter une réponse. » (2)

traces

Kôm el-Shougafa, Hall de Caracalla, tombe n°1 - Cliché A.Pelle, © CEAlex

Peut-on relever des traces de peintures invisibles ?

Quand Jean-Yves Empereur me demande d'intervenir sur cette tombe, il m'avoue l'échec des prises de vues infrarouges qu'il vient de faire réaliser. Je propose l'exploration de l'autre côté du visible, l'ultraviolet. Ou plutôt l'utilisation de la lumière noire pour tenter de provoquer une fluorescence.

Le Laboratoire de Recherche des Musées de France, déconseille l'utilisation des lampes de Wood, qui selon lui ont un trop fort dégagement thermique pour être utilisées sur les œuvres d'art, il préconise l'utilisation de néons recouverts d'un filtre qui retient de l'intégralité du spectre les couleurs ayant une longueur d'onde supérieure au violet. Ces néons, d'apparence noire, sont couramment vendus dans le commerce. Ils sont, entre autres, utilisés dans certaines boîtes de nuit afin de provoquer des effets de lumière. On les trouve également, discrètement utilisés, chez les commerçants pour la détection des faux billets.
Leurs radiations ont pour effet d'exciter la propriété de certains corps à émettre une fluorescence lumineuse. D'autres corps y resteront insensibles.

Des Grecs à nos jours, un lent processus de vieillissement a altéré les peintures murales des tombes de la nécropole de Kôm el-Chougafa. La coloration des pigments s'est lentement estompée et les peintures ont basculé dans l'illisibilité. Tombée dans l'oubli, la nécropole sera redécouverte au début du XXe siècle.

Les relevés de cette époque donnent comme difficilement identifiables les décors de la tombe que nous étudions maintenant. Elle reste invisible aux nouveaux visiteurs. À quelques mètres de là, une autre tombe reprend la même architecture. Bloqués entre trois murs creusés d'environ deux mètres cinquante de haut, les sarcophages, situés au niveau du sol, sont relevés par une marche. Un plafond ferme le haut, l'ensemble semble enduit de blanc. Le tout est plongé dans un semi-obscurité.

Quand nous commençons l'étude de ces peintures, la photographie numérique n'existe pas. Il me faudra donc utiliser les méthodes classiques de la photographie argentique. Toutes les émulsions photographiques ont une sensibilité spectrale étendue dans l'ultraviolet. Les photographes ont d'ailleurs longtemps suggéré l'emploi d'un filtre anti-ultra violet pour la photographie courante (3). La méthode utilisée pour la prise de vue d'une fluorescence provoquée par les ultraviolets est celle-ci : il nous faut prendre une émulsion photographique noir et blanc classique de rapidité moyenne, proche de 100 iso, et un filtre Kodak Wratten n° 2E.. L'obscurité la plus complète possible est indispensable à la réalisation de ces photographies, l'éclairage est la lumière noire. Seul un très haut puits de lumière vient légèrement éclairer la salle de Caracalla des catacombes de Kôm el-Chougafa. Il ne nous sera pas difficile de l'obstruer.

lumière noire Nous avons préalablement tiré un câble électrique, je porte le tube de lumière noire en main. Nous sommes plongés un moment dans l'obscurité complète, quand j'allume l'interrupteur du néon. C'est probablement Victoria, une jeune fille de dix ans, qui eut la plus grande émotion. Elle se tenait à côté de nous le regard porté vers le haut lorsque s'illumina devant elle un plafond couvert d'oiseaux de guirlandes et de fleurs. Nous sommes restés un moment subjugués par l'apparition. D'infinis détails d'une parfaite netteté se révélaient soudain à nos yeux. Bien sûr Athéna était bien là mais également Artémis, Aphrodite et Eros… Sur la scène pharaonique supérieure des cartouches apparurent. La  fluorescence provoquée par  la lumière noire apporta tant de détails que nous pouvions apercevoir les traits du visage du mort momifié.Hélas, il manquait sur cette première tombe une partie du déroulé mythologique grec. Éros bande son arc pour envoyer une flèche vers des amoureux qui nous échappent ! Au début du XXe siècle, les premiers fouilleurs, afin de passer dans cette salle, avaient dû élargir un trou, probablement de pilleurs, déjà existant. L'élargissement détruisit une partie du sarcophage et la fin de la scène grecque.
Kôm el-Shougafa, Hall de Caracalla, tombe n°1 - Clichés A.Pelle, © CEAlex
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La tombe voisine, malgré l'hydratation de 1993, semble n'avoir jamais été décorée de peintures. Ces parois murales restent blanches ! Pourtant sous ultra-violet, il se produisit le même miracle (5).
Le plafond était couvert d'oiseaux, en son centre un paon, des guirlandes et des fleurs, des canards des coqs et des pigeons.
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Kôm el-Shougafa, Hall de Caracalla, tombe n°2 , sous lumière blanche (ci-contre) et sous lumière noire (ci-dessous) - Clichés A.Pelle, © CEAlex
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Sur le mur de face est représentée une momification d'Osiris, un lit en forme de lion, Anubis, un corps d'homme et une tête de chien, pose sa main droite sur la poitrine de la momie, Isis et Nephtis protégent le défunt de leurs bras ailés étendus. La scène inférieure est grecque. On y retrouve, disposés de la même façon : Athéna, Artémis, Aphrodite et Eros. À l'endroit même de la partie manquante de la première tombe, sous la flèche d'Eros, se trouve Hadès. Guidant un char, tiré par quatre chevaux lancés au galop, il enlève Perséphone jusque dans les Enfers (5). Le dieu des enfers Hadès laissera son épouse revenir sur terre à la fin de chaque hiver pour retrouver sa mère Déméter, apportant ainsi le renouveau printanier aux hommes. 
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Kom el-Shougafa, tombe n°2, peinture à l'huile de Mary-Jane Schumacher. © CEAlex

Notes

  1. « Ce n'est qu'en 1993 que Jean–Yves EMPEREUR découvre la scène grecque de la tombe 1 : des infiltrations d'eau très importantes se sont produites dans la nécropole ; l'eau est montée dans le tombeau principal jusqu'à mi-hauteur des sarcophages et, de façon générale, l'humidité a considérablement augmenté dans l'ensemble des catacombes. Elle a eu pour effet de faire apparaître une partie des peintures effacées. »
  2.  Alexandrie redécouverte  par Jean-Yves Empereur en 1998 aux éditions Fayard-Stock.
  3. Suggérés pour la prise de vue en altitude afin de supprimer les dominantes bleues provoquées par un excès d'ultraviolet, ces filtres sont également utilisés par certains photographes pour protéger leurs objectifs.
  4. La cinéaste égyptienne Asma El-Bakri parla d'un phénomène inverse de celui rencontré par les archéologues dans le film de Fellini, Fellini Roma. Dans cette Rome moderne, les peintures murales disparaissent définitivement sous les yeux des archéologues ; ici en 1996 à Alexandrie, c'est l'inverse qui se produisit.
  5. Sorties de l'invisibilité, ces fresques nous ont révélé bien plus de détails et de significations symboliques qu'il n'est pas de mon propos de développer ici, il convient de se référer à l'article d'Anne-Marie Guimier-Sorbet et Mervat Seif El-Din dans le Bulletin de Correspondance  Hellénistique n° 121 de 1997.

© CEAlex 2011
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