Quelques éléments de l'étude du système hydraulique d'Alexandrie

du IVème siècle av.J.-C.au XIXème siècle après J.-C.

CONCLUSION Isabelle Hairy

Les dimensions des citernes sont extrêmement variables et dépendent directement de leur destination, de quelques m3 pour une habitation privée à plusieurs milliers de litres pour un édifice public comme les thermes de Kom el-Dikka (époque gréco-romaine).

Les réservoirs à volume unique de petite contenance correspondent certainement à des citernes domestiques, emmagasinant l'eau de pluie ou bien remplies, comme nous le dit Gratien Le Père "au moyen d'outres apportées par des chameaux, des mules ou des ânes".

Cela décrit également le mode d'approvisionnement en eau de la ville ottomane qui ne bénéficiait pas d'un réseau dynamique. C'est aussi la description du mode de remplissage des citernes du fort de Qaitbay relatée en 1611, par George Sandys, fonctionnaire au Foreign Office :

" Sur l'île de Pharos, faisant maintenant partie du continent, s'élève un fort qui défend l'entrée du port ; il n'y a pas d'eau à l'exception de celle qui est apportée sur des chameaux des citernes de la ville… "

Les grands volumes devaient être destinés à l'usage public. Les volumes moyens ont pu convenir à l'alimentation d'un quartier ou d'un groupement de maisons.

Le type V, à plusieurs niveaux, largement représenté dans les dossiers Kamil, semble appartenir plus spécifiquement à la période arabe de la ville. Quant aux citernes les plus profondes dans le sous-sol, elles doivent correspondre aux premiers niveaux d'occupation de la ville ; c'est-à-dire la période gréco-romaine.

En général, et pour celles qui ont pu être étudiées, les citernes ne nous laissent que rarement perceptible leur système d'alimentation. Pourtant, les textes sont clairs et ils racontent à peu près tous la même chose. Les citernes se remplissent pendant la crue du Nil, entre août et septembre, des eaux amenées par le canal qui communique avec les citernes par le biais des aqueducs, puis de canaux secondaires. Comme dira le Père Vansleb, qui visite Alexandrie en 1672, la communication avec les citernes se fait par une " ingénieuse pratique ". En quoi consiste cette pratique ?

Seul le plan de l'ingénieur Paraskevas nous fait entrevoir la réalité du réseau d'adduction qui a perduré en partie grâce à sa complexité. Ce précieux document daté de 1927 est un levé au 1/100e des citernes et galeries souterraines rencontrées dans les fondations des immeubles lors de la construction de la Compagnie des Eaux d'Alexandrie.

Tout d'abord, on y constate l'existence de plusieurs formes différentes de réservoirs ou citernes, qui correspondent en partie aux différents types dégagés par l'étude.

Ensuite, plusieurs réseaux de canaux et de citernes se superposent et s'enchevêtrent, des plus profonds, à un niveau de moins 12, 40 m par rapport au trottoir de la rue Fouad (niveau 1927), aux plus élevés, c'est-à-dire 4 m sous le niveau du trottoir de la même rue. Entre ces deux niveaux, on compte plusieurs autres niveaux intermédiaires.

Comme à Pompéi, on constate que les citernes qui furent reliées à un moment au réseau urbain pouvaient par la suite fonctionner indépendamment, après la destruction ou le comblement des canaux d'alimentation, ou inversement pouvaient se reconnecter lors de l'installation de nouveaux canaux d'alimentation.

Pour la période gréco-romaine, l'hypothèse retenue est celle d'un réseau dynamique, apportant l'eau du canal jusque dans la ville après filtration. Cette eau circulait dans de nombreux canaux serpentant dans le sous-sol de la ville et alimentait de grands volumes de stockage et peut-être aussi de plus petits, comme cela devait être le cas pour certaines citernes dédiées à un usage domestique. Puis le sol de la ville s'est exhaussé et même si le premier système existait et fonctionnait encore en partie, il a fallu le doubler par un réseau se trouvant à un niveau plus accessible de la surface et, placer à l'interface des deux réseaux, en des points encore connus du trajet du réseau inférieur, des machines élévatrices, telles que les saqias, afin de faire passer l'eau d'un niveau bas à un niveau haut. Pour quelle raison, les Arabes ont-ils été obligés de mettre en place un nouveau système d'alimentation et de stockage ? C'est un des points auxquels nous tentons actuellement d'apporter une réponse, à partir d'interventions sur le terrain.

Il reste encore beaucoup de choses à découvrir pour comprendre complètement le réseau d'adduction de la ville. À l'aide de la carte prédictive de la localisation des citernes alexandrines, obtenue par le croisement de différentes informations (dossiers Kamil, carte SRG, toponymie, forme persistante du parcellaire, noms de notables, mémoire des Alexandrins, …) , un projet de prospection géophysique est en train de voir le jour afin de valider la présence des citernes disparues aux emplacements supposés. Cela permettra de mettre en œuvre un programme de fouilles et de protection de ces substructures à l'échelle de la ville. Mais on constate d'ores et déjà que les citernes nous permettent également de préciser l'histoire de la morphologie des quartiers de la cité à l'intérieur d'un cadre à l'intérieur d'un cadre chronologique précis depuis la création du premier système hydraulique hellénistique jusqu'aux grandes citernes encore en usage au début du XXe siècle après J.-C.. Dans l'état actuel de nos connaissances, les citernes apparaissent alors comme des marqueurs pertinents d'une morphologie urbaine en constante évolution.