Les nouvelles du terrain

 

Jean-Yves Empereur, Directeur du CEAlex, août 2014
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Fouille d'Akademia, vue du chantier vers l'Ouest, 2014. Cliché V. Pichot, © CEAlex

Le Centre d’Études Alexandrines va bien : c’est tout du moins le constat qui ressort de la visite du Comité de l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AÉRES), le 3 juin 2014 : dans son rapport, ce Comité déclare qu’à ses yeux, « Le CEAlex est un fleuron de la recherche française en Égypte » et que « L’activité et la production scientifique du CEAlex sont excellentes » (L’intégralité de ce rapport sera bientôt en ligne sur le site http://www.aeres-evaluation.fr). Nous ne pouvons que nous féliciter de ces constats, en tenant compte des recommandations pour les années à venir : transformer le CEAlex en une équipe européenne à Alexandrie, ce que nous appelons de nos vœux depuis longtemps : le CEAlex est devenu  au fil des ans, une base de support d’équipes allemandes, françaises, grecque, italienne, en fournissant un large apport technique tel que logement, topographie, photographie, restauration, analyse de matériaux, voire étude du mobilier, céramique, amphores, monnaies, etc.

Nous avons déjà monté un projet bilatéral franco-allemand de l’Agence Nationale de Recherche (ANR) avec l’équipe de l’Université de Cologne qui fouille à Schédia, le port d’Alexandrie sur le Nil : appelé CeramAlex, il portait sur l’étude intégrée de la céramique trouvée à Alexandrie et à Schédia, avec un atlas des céramiques et les analyses chimiques afférentes au moyen d’un Niton, appareil XRF portable. Ce programme courant sur 4 ans, s’arrête au 31 août et, devant l’intérêt des résultats, nous avons déposé un dossier de candidature au même dispositif, CeramEgypt, élargi à la céramique découverte en Égypte d’époque gréco-romaine. Nous attendons à la mi-septembre la décision de l’ANR et de son partenaire allemand, la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG).

Un autre programme bilatéral nous lie à l’équipe italienne de Turin qui fouille sur l’îlot de Nelson sous la direction du Pr. Paolo Gallo : ce Projet International de Coopération Scientifique (Pics), financé par le CNRS, porte sur « Alexandrie avant Alexandre », faisant le point sur toutes les traces archéologiques datant d’avant 331 av. J.-C. trouvées dans la ville, aussi bien les tessons de céramique que les monnaies ou les pharaonika, obélisques, sphinx ou colosses, dont la ville est parsemée, en traçant leur histoire, leur présence remontant à l’Antiquité ou résultant du trafic des Consuls durant le XIXe siècle. Ce programme à deux ans donne des résultats passionnants qui seront publiés prochainement dans la série des Études alexandrines.

La découverte du Boubasteion par une équipe égyptienne au centre-ville d’Alexandrie vient s’ajouter à cette remise en question des théories traditionnelles sur la venue d’immigrants des îles grecques et d’Asie mineure pour coloniser la nouvelle capitale (1) : on y voit un sanctuaire pour une divinité égyptienne visité par des Grecs qui y déposent des ex-votos pour la bonne santé de leurs enfants, statues de garçonnets et de fillettes, ou de chattes allaitant ou jouant avec un canard, en terre cuite ou en calcaire, toutes les inscriptions étant rédigées en grec et les anthroponymes étant grecs. Les plaques de fondation sont dues à Bérénice II, épouse de Ptolémée III, à l’occasion de la naissance de leur premier enfant, le futur Ptolémée IV, en 244 avant J.-C.  Mais les ex-votos  déposés dans des favissae, dépotoirs sacrés de ces objets qui appartenaient à la divinité et qu’on ne pouvait donc sortir du sanctuaire, remontent au moins aux premières années du même IIIe siècle avant J.-C., si ce n’est aux dernières décennies du IVe siècle, au tout début de l’existence d’Alexandrie : là vivait donc une population grecque qui vénérait une divinité égyptienne, étant sans doute installée dans le pays égyptien depuis quelque temps déjà. Les découvertes récentes et encore largement inédites de missions archéologiques dans les environs immédiats d’Alexandrie nous éclairent sur ce sujet : la mission déjà mentionnée de Paolo Gallo dans l’îlot de Nelson a mis au jour une stratigraphie avec des couches de la XXXe dynastie (2) ; la mission de l’Université de Paris-Ouest dirigée par Marie-Françoise Boussac a révélé à Plinthine la présence de matériel grec archaïque du VIe siècle avant J.-C., voire plus ancien encore (3), tandis qu’à Boutô, la mission de l’Université de Poitiers dirigée par Pascale Ballet découvre, année après année, des amphores archaïques importées de Grèce (4). La future Alexandrie était entourée de sites où vivait une population grecque installée depuis plusieurs siècles, parfois depuis plus longtemps que la fondation de Naucratis (5). Avec ces découvertes, à Alexandrie et dans ses alentours, la fondation de la ville se présente sous un nouveau jour, avec sans doute des regroupements de populations déjà présentes sur le territoire égyptien.
Une autre coopération internationale retient nos efforts : comme on le sait, les collections alexandrines des amphores et anses d’amphores timbrées d’époque grecque et romaine, sont les plus importantes au monde et de loin. Presque 200.000 marques en grec et latin posées sur les anses des amphores, avec le nom du magistrat qui donnait son nom à l’année et le nom du producteur, une source inestimable pour l’histoire des échanges et de l’économie antiques. Depuis une quinzaine d’année, nous travaillons avec une équipe de l’Université Ege d’Izmir, dirigée par les professeurs Kaan Şenol et Gonca Cankardeş-Şenol, qui passent avec 8 étudiants 3 mois chaque année à Alexandrie pour étudier ce matériel. Cette étude de longue haleine de toute une équipe se traduit par des résultats mis en ligne à l’adresse www.amphoralex.org : sur ce site fréquenté par 17 386 visiteurs en un an, malgré son caractère fort spécifique, on trouve 8 208 matrices de timbres amphoriques rhodiens. Une version papier sera publiée d’ici quelques semaines : les deux premiers tomes de ce corpus, intitulés Lexicon of Eponym Dies on Rhodian Amphora Stamps, seront disponibles cet automne aux éditions de Boccard.
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Équipe de l'Université Ege d'Izmir étudiant les anses d'amphores timbrées d'Alexandrie,
sous la direction de Gonca Cankardeş-Şenol. Cliché André Pelle, © CEAlex

Sur la rive méridionale du lac Mariout, la troisième campagne de fouille sur le site d’Akademia, à 1 Km au sud de Maréa, a eu lieu en mai et juin 2014 : un dépotoir de fabrication d’amphores a été mis au jour en 2011 sur la colline qui reste l’ultime témoin de ce chapelet d’une trentaine d’ateliers découverts à la fin des années 1970 (6). Soutenue financièrement par le Ministère français des Affaires Étrangères et Européennes que nous remercions ici pour son aide appréciée, cette campagne dirigée par Valérie Pichot a été consacrée à trois objectifs principaux :

  1. Deux fours ont été partiellement dégagés : en bon état de conservation, ils se distinguent par leur taille exceptionnelle de l’ordre d’une douzaine de mètres de circonférence, ce qui les range parmi les plus grands fours de l’Antiquité.
    four Image photogrammétrique du four d'Akademia. Réalisation M. Abdel Aziz,
    © CEAlex

    Un four de cette dimension avait été mis au jour à quelques kilomètres à l’Ouest, mais il était resté unique depuis sa découverte en 1982 (7) : nous avons maintenant des parallèles. Les Bédouins qui habitent dans les environs nous ont rapporté qu’une dizaine de fours semblables ont été mis au jour lors de la parcellisation de la zone au nord du site : ces fours étaient donc installés et utilisés en batterie .
  2. La zone du pressoir a été nettoyée et la prochaine campagne montrera s’il existait d’autres installations de ce genre dans les environs immédiats : la taille et le nombre des fours montre que l’on avait affaire à de grandes quantités d’amphores et donc de vin. La seule installation trouvée à ce jour ne suffit pas à traiter les volumes en question ; à noter aussi la présence d’un mur de pierres d’environ 85-90 cm d’épaisseur qui court sur plus de 70 m est-ouest, bordant les deux fours sur leur côté nord, sans que l’on sache son utilité : il fera l’objet d’une étude poussée en 2015.
  3. Une des deux saqiehs qui remontait l’eau vers les terres de culture, à l’ouest du site, a fait l'objet d’un carottage géologique par Clément Flaux (post-doc de l’ANR Géomar) qui tend à reconstituer le paysage du sud de la Maréotide antique.

Les fouilles sous-marines ont repris pour une longue campagne au printemps 2014. Mohamed Elsayed, Sous-Directeur du Département Archéologique Sous-Marin du Ministère des Antiquités Égyptiennes, a dirigé la campagne sur un programme scientifique fixé par Isabelle Hairy, Ingénieure de Recherche au CNRS, rattachée au laboratoire parisien UMR 8167 : le but est l’acquisition de coupes photographiques qui permettent un traitement photogrammétrique. Jusqu’à présent, 700 m2 ont ainsi été traités par l’Inspecteur Mohamed Abdel Aziz, soit 1/20e du site et cette entreprise continuera à l’automne, le but étant d’obtenir une image globale en 3 dimensions de l’ensemble du site monumental. Cette image géo-référencée permettra une vision de tout le site, de l’appréhender sous tous les angles, de constituer des séries d’images thématiques, etc. Un des produits dérivés servira à l’aménagement touristique et à l’entretien du site, sur lequel on pourra simuler des visites et des parcours sous-marins.

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Image photogrammétrique d'une partie du site immergé du Phare d'Alexandrie.
Prises de vues Mohamed Elsayed et Ashraf Gomaa, traitement M. Abdel Aziz, © CEAlex.
Etalex31 Parmi les publications du CEAlex, notons la parution du tome 31 de la collection des Études Alexandrines, Un édifice inachevé du quartier royal à Alexandrie par Hélène Fragaki. Il s’agit de l’étude d’un monument du IIIe siècle avant J.-C. : 47 blocs ont été retrouvés, dont certains au cours de nos fouilles, dans différents états de préparation, avec certains triglyphes terminés, d’autres non, avec des tenons de levage encore en place, avec les marques de maçons, etc. C’est donc un chantier avec les pièces d’architecture abandonnées dans divers états d’avancement du travail, un document unique pour l’Antiquité. Un chapitre écrit en collaboration avec A.-M. Guimier-Sorbets présente un fragment de corniche peinte hellénistique découvert à Alexandrie au cours de nos fouilles sur le site de l’ancien Consulat britannique. Un premier compte-rendu élogieux a déjà été publié sur ce volume important pour l’histoire de l’architecture grecque (J. des Courtils, « Notes de lecture », Revue des Études Anciennes, 116, 2014, p. 394-395).
etalex32 À la fin de ce mois, paraîtra le tome suivant de la même collection : Alexandrina 4 regroupe 12 articles sur du matériel alexandrin provenant de nos fouilles ainsi que des travaux du Ministère des Antiquités, des œuvres de sculpture, de bronze, de la céramique et de la faïence grecque et romaine. Pour finir, l’histoire de la constitution du médailler du Musée gréco-romain : les archives du musée centenaire révèlent l’histoire de ses premières année d’activité, avec les rapports ambigus et parfois tendus entre la Municipalité d’Alexandrie et le Service des Antiquités.

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Une nouvelle collection est née, Antiquités alexandrines : y seront publiées des monographies synthétiques sur des sujets alexandrins, tels que les mosaïques, la tabletterie, etc. Le premier volume, qui paraîtra à l’automne, s’intitule Renaître avec Osiris et Perséphone : les auteurs, A.-M. Guimier-Sorbets, A . Pelle et Mervat Seif el-Din, décrivent et interprètent, en les remettant dans leur contexte, les peintures effacées des catacombes de Kôm el-Chougafa à la lumière des photographies d’A. Pelle qui a fait apparaître l’invisible. On en aura une idée en regardant le film documentaire de Raymond Collet, Photographier l'invisible, disponible sur YouTube
penelopi delta La numérisation de la Presse Francophone d'Égypte est l'un des objectifs prioritaires du CEAlex : une réunion s'est tenue à l'École Française d'Athènes les 11 et 12 mars 2014 pour élargir le projet à la presse allophone de Méditerranée, telle que la presse francophone en Grèce et dans l'Empire ottoman, la presse hellénophone et italophone d'Égypte, etc. Le 13 mars, une journée a été consacrée à la présentation du livre que le CEAlex a édité de Penelopi Delta et de sa première oeuvre, rédigée en français. On peut suivre ces 3 journées sur le site de l'École française d'Athènes. Les participants ont décidé de joindre leurs efforts et de présenter à l’automne un dossier auprès de l’Europe pour financer ce vaste projet, regroupant des représentants de 4 pays européens, en collaboration avec des universitaires égyptiens. Du côté du CEAlex, Marie-Delphine Martellière, en charge d’une équipe de 8 personnes, a mis plus de 40.000 pages en ligne : le site rencontre un certain succès, puisqu’il a été fréquenté par plus de 6 000 visiteurs en un an.

A propos des pages web, le site principal du CEAlex, www.cealex.org, a atteint 197 088 visiteurs du 23/7/13 au 22/7/14. À noter que les compteurs détaillés indiquent que le Service pédagogique a fait l’objet de 6 392 visite en un an. Malgré ce succès, nous tiendrons compte de l’avis du Comité de l’AERES : avec Danielle Guiraudios, notre Webmaster, nous nous engagerons dans une refonte du site générique, afin que les acteurs puissent le mettre à jour plus rapidement et en ajoutant une base de données d’images.

Le 7 septembre commencera une nouvelle campagne de fouilles de 3 mois sur le site sous-marin du Phare d’Alexandrie, en vue de compléter la couverture photogrammétrique du Phare d’Alexandrie ; en novembre, une nouvelle prospection au sud du lac Mariout visera à augmenter la carte archéologique et le Système d’Information Géographique de cette région, en collaboration avec nos collègues du Ministère des Antiquités, dans le cadre de l’ANR Géomar ; fin octobre, nous organiserons un colloque international sur l’archéologie du culte funéraire, dans le cadre d’un réseau consacré à l’archéologie du culte mis en place par l’École française d’Athènes et l’École française de Rome. Comme on le voit, l’automne et l’hiver 2014-2015 sera bien occupé !

Pour finir, je tiens à remercier tous ceux qui nous soutiennent dans nos efforts pour sauvegarder et mettre en valeur le patrimoine alexandrin, notamment les membres de l’Association des Amis du CEAlex, avec ses deux composantes régionales, Sarthe-Alexandrie et Alexandrie-Île-de-France.


Notes :

  1. P.M. Fraser, Ptolemaic Alexandria, Oxford, 1972, vl. 1, p. 38 : « in fact, almost nothing can be conjectured as to the original citizen population ». retour
  2. P. Gallo, « Une colonie de la première période ptolémaïque près de Canope », in P. Ballet (éd.) , Grecs et Romains en Égypte, Ifao, Le Caire, 2012, p. 47-64. retour
  3. M.-F. Boussac, « Taposiris Magna et Plinthine, deux villes grecques en Maréotide », Rapport d'activité 2012-2013, Supplément au BIFAO, 113, 2013, p. 217-226, plus particulièrement p. 219 et 224  avec fig. 107 ; S. Dhennin, B. Redon, « Plinthine on Lake Mareotis », Egyptian Archaeology 43, 2013, p. 36-38, spécialement  p. 38 avec les illustrations. retour
  4. Rapport de P. Ballet, G. Marouard, « Bouto, porte de l'Égypte », Rapport d'activité 2012-2013, Supplément au BIFAO, 113, 2013, p. 171-173 avec fig. 85. retour
  5. La dernière campagne de fouilles à Plinthine a permis de mettre au jour du matériel du VIIIe siècle avant J.-C. retour
  6. Le rapport sur la campagne 2014 est en ligne sur le site sur le site Amphoralex.org. retour
  7. Feisal el-Ashmawi, "Pottery Kiln and Wine-Factory from Burg el Arab", in J.-Y. Empereur (éd.), Commerce et Artisanat dans l'Alexandrie hellénistique et romaine, Actes du Colloque d'Athènes 1988, BCH Suppl. 33, 1998, p. 57-64. retour



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