LA PRESQU'ÎLE DE MAREA - Les travaux du Centre d'Études Alexandrines

Une des maisons-tour de Marea :
la tour ST300, un espace à vocation cultuelle

 
Valérie Pichot avec la collaboration d'Isabelle Hairy

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1 - Secteur 3 - Bâtiment ST300 en cours de fouille, vue du sud.
Sous les bâches, enduit peint en place en attente de consolidation et de dépose (V. Pichot, © CEAlex)
La partie orientale du secteur 3 a livré un bâtiment rectangulaire de 10,35 m par 11,75 m orienté nord-ouest/sud-est suivant son axe longitudinal et dont les parois externes sont légèrement convexes. Les quatre murs périphériques (MR3060, MR3061/MR3090, MR3080, MR3081), de largeur moyenne de 1,40 m, ferment un espace divisé en plusieurs cellules. La largeur des murs de séparation (MR3085, MR3086, MR3089, MR3092, MR3093) se situe entre 0,80 m et 0,90 m.
Les maçonneries sont en moellons de calcaire avec un appareil à parements et remplissage. Les parties nord-est et nord-ouest du bâtiment présentent deux mises en œuvres différentes : dans la partie nord-est (MR3090, MR3093, partie nord de MR3080) certaines parties du double parement sont faites de blocs de calcaire taillés en moyen appareil avec un remplissage interne. Cet appareillage en pierre de taille diffère nettement de la mise en œuvre en opus incertum du reste des murs. Il semble correspondre à une restauration et donc à une seconde phase d'utilisation de la structure qui aurait eu pour objet l'installation des deux portes. Au-dessus du soubassement en pierre s'élevaient des murs de briques crue retrouvés effondrés et fondus à l'intérieur du bâtiment.

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2 - Secteur 3 - Bâtiment ST300 en cours de fouille, vue du nord (V. Pichot, © CEAlex)

marea_tour_ill3 Une voie pavée (FT3094) d'une largeur de 1,15 m située au nord mène à l'entrée du bâtiment (cf illu 3). Elle est composée de deux rangs de blocs de calcaires encadrant un remplissage irrégulier. Le seuil de la porte est composé de deux rangs de pierres en calcaire qui passent sous les montants de la porte. Le sol de l'embrasure est situé à 0,11 m en dessous du seuil, il devait être construit de la même façon que le passage qui le continue à l'intérieur du bâtiment et qui est surélevée de 0,05 m. Cette voie (FT3095) d'une largeur de 0,85 m, plus étroite que l'embrasure de la porte (1,00 m), est faite de dalles de calcaire disposées de façon irrégulière. Elle relie la porte d'entrée à la seule porte aménagée à l'intérieur du bâtiment, percée dans le refend transversal composé de MR3092/ MR3093.
Peu d'indices nous informent sur la nature des sols qui se trouvaient de part et d'autre : il pourrait s'agir de sols en terre battue. Mais plusieurs fragments de dalles, retrouvés le long de FT3095, de MR3060 et de MR3090, indiquent qu'au moins le pourtour des sols manquants se composaient de petites dalles calcaires.
3 - Secteur 3 - Bâtiment ST300 - Voies FT3094 et FT3095, vue du nord (I. Hairy, CEAlex)

De cette voie FT3095, on monte sur le seuil de la porte intérieure qui est similaire par sa construction au seuil de la porte d'entrée principale. À partir du seuil, on descend dans l'embrasure de la porte aménagée avec des dalles de moindre qualité. Dans la pièce suivante les sols ont complètement disparu.
Le bâtiment comporte cinq espaces différents organisés symétriquement selon un axe longitudinal qui passe par la porte d'entrée et la porte intérieure.
De l'extérieur, on accède à une salle rectangulaire de 3,50 m par 7,55 m disposée perpendiculairement à l'axe longitudinal et divisée en deux parties distinctes matérialisées au sol par le passage pavé FT3095. Les deux espaces, ainsi déterminés, sont presque carrés (3,50 m par 3, 30 m). Les murs de cette salle étaient couverts d'un enduit peint reproduisant les veines de l'albâtre (cf illu 4). Il reposait sur une couche préparatoire très soignée appliquée directement sur le soubassement en pierre et sur la maçonnerie de briques crues qui le prolongeait en élévation. Cet enduit était encore en place (parfois sur plus de 0,50 m de hauteur) sur le soubassement à de nombreux endroits de la salle. Un second enduit, copiant l'agencement d'un placage en marbre rouge, blanc et noir, a été retrouvé en grande partie dans les niveaux de destructions de l'ensemble de la salle nord (cf illu 5). Il pourrait appartenir à un second état ou plus vraisemblablement à la décoration d'une pièce située à l'étage.

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4 - Secteur 3 - Bâtiment ST300 - Consolidation avant dépose des enduits peints en place (MR3090, us 30188), vue du sud-ouest (V. Pichot, © CEAlex) 5 - Secteur 3 - Bâtiment ST300 - Enduit peint trouvé dans l'angle nord-ouest du bâtiment (V. Pichot, © CEAlex)
À l'avant de la porte intérieure, une cavité rectangulaire est aménagée dans une des dalles du pavement  de FT3095 et centrée sur l'axe médian de la baie (cf illu 6). Au centre de cette cavité, on observe une cupule ovale en plan et de section conique qui était remplie d'un bouchon d'argile crue. Cette cavité servait probablement à encastrer un support, une base portant soit un décor, soit un objet fonctionnel.
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6 - Secteur 3 - Bâtiment ST300 - Porte intérieure, vue du sud (I. Hairy, © CEAlex)
Les phases d'aménagement de la salle nord sont relativement claires. Les fondations des murs ont été implantées sur le rocher, puis les espaces ont été remplis jusqu'à un certain niveau (1,61 m / 1,63 m) par des couches argileuses successives depuis le centre de la pièce (emplacement de la future voie FT3095), d'où un léger pendage du remplissage ouest/est pour la partie est et est/ouest pour la partie ouest. Ces couches argileuses sont parfois mélangées avec des pierres, des fragments de céramiques et terres cuites. On distingue parfois dans certaines couches les restes de briques en terre crue. Les derniers niveaux ont été nivelés afin de préparer l'aménagement des sols et de la voie.
La porte intérieure située en face de la porte d'entrée sur l'axe longitudinal est faite d'un seuil composé de plusieurs pierres juxtaposées engagées sous les piédroits et les parois de l'embrasure. Les piédroits ont totalement disparu ; il ne reste que quelques traces de pose gravées dans les pierres de seuil. Encadrant la porte deux bases de pilastres portaient les petits sphinx de calcaire (cf illu 7 et 8), qui ont été retrouvés dans une des couches de destruction de l'espace ouest. La présence de ces sphinx encadrant la porte est un indicateur du caractère cultuel du lieu. Le sol de l'embrasure est constitué de blocs taillés grossièrement dans un calcaire de mauvaise qualité et assemblés approximativement. L'embrasure est délimitée par un ressaut taillé dans les pierres qui passaient en partie sous les parois : les angles rentrants sont juste dégrossis et le ressaut de la pierre de droite a été coupé de biais. Il a été redécoupé en arc de cercle au niveau de la feuillure intérieure pour permettre le passage du battant de la porte qui était maintenue en position fermée grâce à un verrou vertical qui a laissé des traces circulaires d'usure sur une pierre calée dans l'angle rentrant de la feuillure. Vu sa position, ce verrou ne pouvait être manipulé que de l'intérieur. Dans l'angle opposé, il reste la cavité dans laquelle était enchâssée la crapaudine.
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7 - Secteur 3 - Bâtiment ST300 - Sphinx en calcaire
(V. Pichot, © CEAlex)

8 - Secteur 3 - Bâtiment ST300 - Sphinx en calcaire
(V. Pichot, © CEAlex)
Cette porte ouvre sur une petite pièce dans le fond de laquelle, au sud, deux petits massifs de moellons (FT3087 et FT3088), doublés sur un côté par un parement en carreaux, s'appuient aux murs dans les angles. Entre les deux et contre FT 3087 a été dégagée une assise de six blocs de calcaire taillés. À l'est, un vide de largeur équivalente pourrait être le fantôme de la deuxième moitié de cette assise dont les blocs ont dû certainement être récupérés en même temps que les sols. Les pierres de taille de cet aménagement sont faites dans un calcaire de mauvaise qualité. Les deux massifs d'angle et l'assise de pierres de taille ne sont pas fondés jusqu'au rocher. Ces trois éléments reposent sur des couches de remblais (dont la partie supérieure est composée de US 30174).
Les éléments situés dans l'espace central, issus, semble-t-il, d'un réaménagement, étaient situés sous et contre des couches issues du démontage et/ou de l'effondrement du bâtiment. Ils reposent en partie sur des fondations déjà existantes et en partie sur des couches de remblaiement dont les niveaux supérieurs (US 30174 et US 30186) peuvent être liés soit au réaménagement lui-même, soit, plus vraisemblablement, au démontage tardif des sols. Ces couches supérieures reposent, elles-mêmes, sur des couches argileuses (US 30195, US 30196) jusqu'au rocher naturel. Les US 30174 et 30186 ont livré un grand nombre de fragments de lampe en terre cuite (cf illu 9), de monnaies, d'éléments de collier en faïence représentant Sekhmet (cf illu 10) et Néfertoum ainsi qu'un candélabre (ou porte-encensoir) (cf illu 11) et une figurine d'offrant en bronze (cf illu 12).
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10 - Secteur 3 - Bâtiment ST300 - Élément de collier en faïence représentant Sekhmet
(V. Pichot, © CEAlex)
11 - Secteur 3 - Bâtiment ST300 - Candélabre ou porte-encensoir en bronze après restauration
(A. Pelle, © CEAlex)

12 - Secteur 3 - Bâtiment ST300 - Figurine en bronze
représentant un offrant
(V. Pichot, © CEAlex)

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9 - Secteur 3 - Bâtiment ST300 - Lampe à sept becs (V. Pichot, © CEAlex)

Dans l'espace est, sous les couches liées aux activités de chaufourniers (US 30172, US 30175, US 30176, US 30184) et celle à mettre en relation avec une des deux phases de construction (US 30194), a été mis en évidence un fourrage, composé de tout venant dans la partie supérieure (US 30197) et de couches d'argile isolantes (US 30208, US 30209, US 30211), descendant selon toute évidence jusqu'au rocher sur lequel s'appuient les murs. L'espace ouest comporte au milieu du fourrage (US 30146, US 30201, US 30202, US 30206, US 30207) un massif carré de maçonnerie en opus incertum qui servait à reprendre la charge d'une superstructure aujourd'hui disparue. Il s'agit sans aucun doute des soubassements d'un escalier à paliers desservant plusieurs étages

C'est dans la partie nord du bâtiment que les traces de destruction volontaire sont les plus tangibles. Elles témoignent de l'existence d'au moins deux phases de destruction/ récupération séparées entre elles par une phase d'abandon (US 30167) et d'effondrement des murs en briques crues (US 30119, US 30148, US 30151).
La première phase est visible par des traces partielles d'incendie (US 30165) sur la voie intérieure et dans la partie ouest de la salle nord où une grande quantité d'objets métalliques, de céramiques et de lampes en terre cuite cassées sur place ont été brûlés (US 30124, US 30217). C'est après l'effondrement des murs dans la salle que les chaufourniers ont récupéré les assises en pierre de la partie nord de MR3080 et de la partie est de MR3090 et se sont implantés sur les fondations de ces deux murs. Il est possible que l'implantation du four à chaux FR3059, situé au nord de MR3061, soit légèrement antérieure et qu'il ait fonctionné alors que les murs en briques crues étaient encore, au moins en partie, en élévation.

Bien que l'étude du matériel soit en cours, on peut déjà souligner que la majorité du mobilier remarquable (lampe, candélabre, faïence, monnaies) découvert dans le bâtiment et lié à l'occupation proprement dite du lieu semble être cohérent et est daté du IIe siècle av. J.-C.

Si on se fonde sur l'agencement de cette construction, sur les aménagements intérieurs ainsi que sur le mobilier découvert, on peut émettre l'hypothèse que la fonction de ce bâtiment était cultuelle.

Cette construction à étage qui utilise l'association de briques crues pour l'élévation et de blocs calcaires pour les soubassements, les premières assises, les encadrements de portes, peut, d'ores et déjà, être apparentée aux représentations de « maison-tour » connue dans les mosaïques nilotiques ou les terres cuites égyptiennes en forme de tour (cf illu 13).

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13 - Lampe en terre cuite représentant une maison-tour.
Musée gréco-romain d'Alexandrie. Photo Alain Lecler, @CEAlex

Des sondages ont été implantés à l'extérieur de ST300 au nord de MR3090 et à l'est de MR3060. Bien que la fouille de cette zone ne soit encore terminée et que l'ensemble ait été très perturbé par les réaménagements postérieurs, quelques informations liées à l'occupation initiale ont pu être récupérées entre MR3090 et MR3082 sous des couches de remblais riches en mobilier amphorique:

  • un niveau de terre stabilisée (terre mélangée à de la chaux) était conservé sur une petite surface ; il correspond vraisemblablement à la base de l'aménagement du niveau de circulation initiale.
  • les restes des fondations d'un mur MR3114, peu épais (0,50 m) d'orientation nord-ouest/sud-est, ont été découvert à l'angle nord-est de ST300. Ce mur, bien que beaucoup moins épais que MR3080, le poursuit vers le nord. On le retrouve dans les derniers niveaux fouillés de l'autre côté de MR3082 qui ne le détruit pas, mais vient s'implanter dessus. Il semble être doublé à l'est par une structure (mur ?) de 0,60 m de largeur, dont il ne reste plus qu'un lambeau sous MR3082 : aucune trace de cette structure ou de sa récupération/ destruction n'a été trouvée au sud de MR3082 ; en revanche au nord de l'autre côté de MR3082 une tranchée de récupération de cette structure a été découverte sur toute la longueur de ST301. De toute évidence, étant donné l'altitude à laquelle est apparue cette tranchée, la structure en question était encore visible pendant une partie de l'utilisation de ST301. Cette structure est-elle liée au fonctionnement de ST300, ou plutôt à une phase d'utilisation de ST301 ? L'étude post-fouille et surtout la prochaine mission de terrain devraient permettre de répondre à cette question.

Quoi qu'il en soit, il est évident que le bâtiment ST300 est beaucoup plus vaste que ce qui avait été vu en 2007. Son extension vers le nord est encore assez bien lisible sous les niveaux de construction et de fonctionnement de ST301. Dans l'état actuel de la fouille, deux espaces sensiblement similaires par la taille et limités à l'est par MR3114 ont été découverts ; leur limite ouest n'a pas encore été déterminée. L'espace le plus au sud est difficilement interprétable : il a été pratiquement totalement détruit par l'implantation de MR3082 qui repose en partie sur le mur de séparation des deux espaces MR3121. La fouille de l'espace nord, limité au nord par MR3116, a mis en évidence des restes de sols en argile très compacte dans lesquels étaient implantées des céramiques de stockage.
L'étude est en cours, mais la totalité du mobilier archéologique découvert montre d'emblée une importante occupation hellénistique du IIe siècle av. J.-C., et correspond donc à l'occupation de ST300 étudiée plus au sud.

Pour en savoir plus : V. Pichot, "La Maréotide : histoires en eaux troubles", in I. Hairy (dir.), Du Nil à Alexandrie, histoires d'eaux, Catalogue d'exposition, 2e édition, Alexandrie 2011, p.162-193.

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