LA PRESQU'ÎLE DE MAREA - Les travaux du Centre d'Études Alexandrines

Le quartier artisanal

 
Valérie PICHOT


Les prospections pédestres effectuées sur l'île ont permis de mettre en évidence de nombreux vestiges archéologiques liés à l'artisanat. Ils traduisent la présence d'espaces artisanaux (zones de concentration de scories et de parois de four, ratés de cuisson, chutes...) dont une grande partie semble liée à des activités métallurgiques (petites scories de forge, fragments de tôles de fer, chutes de bronze, petits objets en cours de fabrication...).

Dans la partie centrale de l'île, entre les deux bâtiments imposants, situés à chaque extrémité de l'île, l'activité semble s'organiser autour d'une voie "centrale" et de cet axe nord-nord-ouest/sud-sud-est partent des rues perpendiculaires.
En 2004 cette zone a fait l'objet d'une prospection magnétique. Le quartier artisanal, dont l’organisation est très lisible (illustration 1), couvre la totalité de la surface prospectée, c'est-à-dire 1,7 hectare. De nombreuses zones parmi celles à fortes anomalies correspondent de façon certaine à des secteurs d'activités métallurgiques importants.

prospections géophysiques 2004-2005
Notes Légende
- Système de coordonnées planimétrique rattaché au système Kilométrique
- Système altimétrique rattaché au nivellement général d'Alexandrie
- Équidistance des courbes de niveaux : 50 cm
four fosse activité de forge structure en briques cuites
Four Fosse Zone d'activité de forge Structure en briques cuites

1 - L'île de Marea : résultats des prospections géophysiques 2004-2005, partie nord de la concession
Levé topographique C. Shaalan, Prospections géophysiques T. Herbich, DAO © CEAlex)

secteur 3 ruelle

Le premier secteur ouvert sur la zone (secteur 3) en 2003 a permis de dégager deux ensembles de bâtiments séparés par une ruelle. (illustrations 2 et 3) L’ensemble orienté nord-nord-est/sud-sud-ouest est perturbé dans sa partie nord-est par l’implantation de grandes constructions (5 m de largeur sur plus de 30 m de longueur) selon un axe nord-nord-ouest/sud-sud-est (orientation visible en prospection pédestre).

2 - Secteur 3 en cours de dégagement
Cliché V. Pichot - © CEAlex
plan secteur 3
3 - Secteur 3 , plan général
DAO V. Pichot - © CEAlex
L'activité identifiée dans ce quartier artisanal est une activité polymétallurgique (Cu et Fe). Elle est attestée bien sûr par la présence de structures telles que des restes de foyers, de sols et de niveaux d'occupation caractéristiques de ce genre d'activité, mais aussi par la découverte de mobilier détritique lié à l'activité métallurgique (scories, chutes de métal, battitures, petits objets en cours d'élaboration...).
secteur 3 en cours de fouille secteur 3, sondage
4 - Secteur 3, vue d'ensemble de l'espace 1
après nettoyage - Cliché V. Pichot, © CEAlex
5 - Secteur 3, sondage 1 en cours de fouille
Cliché D. Guiraudios, © CEAlex

Quatre espaces de travail sont actuellement en cours de fouille. (illustration 4) Des effets de paroi*, dus à l'existence de zones de stockage et de circulation, ont été mis en évidence dans trois de ces pièces. Dans l'espace 10 une succession de recharges de sol en terre battue a été mise au jour sous le dernier niveau d’occupation.
D'après les premières études de mobilier, qui sont encore en cours, il semble que  ces niveaux d'activité artisanale puissent être datés des Ier siècle av. J.-C.- Ier siècle ap. J.-C.
Afin d'avoir rapidement des informations sur les niveaux les plus bas, un sondage limité a été ouvert dans une zone basse au sud du secteur 3 (illustration 5). La nappe phréatique se trouve à un peu plus d'un mètre de la surface. Trois sols successifs et les niveaux d'activité métallurgique qui leur sont associés, datés des IIe-Ier siècles av. J.-C., ont été mis en évidence, ainsi qu’un mur dont l’orientation révèle l'existence d'un ensemble orienté nord-ouest/sud-est (orientation différente des deux déjà repérées dans les parties hautes).

L'existence de trois orientations a été confirmée par les prospections géophysiques qui ont eu lieu en 2004. Elles correspondent sans doute à des schémas d'organisation de l'espace à différentes époques

Afin d'obtenir une stratigraphie de l'île pour mieux évaluer le site un second secteur a été ouvert au printemps 2005. Il s'agit d'une zone de 20 m2, située sur une partie haute de l'île à une quarantaine de mètres au nord du secteur 3 où aucune activité artisanale n'avait été repérée au cours de prospections à vue et géophysique.
Sur une grande partie du secteur le rocher naturel apparaît très vite à quelques centimètres de la surface, à l’exception de la zone nord-ouest. Il porte encore des traces d’aménagement, de nivellement préalable à une installation.
Des restes de niveaux d’occupation liés à des activités polymétallurgiques (Fe et Cu) ont été repérés de chaque côté d'un mur (MR4040) dont il ne reste que la première rangée de pierres de fondation sur le rocher. L'orientation ouest-est de ce mur ne correspond à aucune des trois orientations déjà connues pour le quartier artisanal. Elle se rapproche plus de l'orientation du grand bâtiment situé au nord de l'île.
De nombreux vestiges liés à l’artisanat du métal ont été mis au jour sur ce secteur. On dénombre actuellement pas moins d'une quarantaine de foyers de forge concentrés dans la partie ouest et nord-ouest du secteur. De tailles diverses (dépendant de leur niveau d'arasement) ils sont généralement de plan circulaire ou plus rarement rectangulaire. Si certains recèlent encore des fragments d’objets et des scories de forge en place, d’autres sont pratiquement détruits. Ils ne sont pas tous contemporains, mais ils ont pu fonctionner par groupe de deux, trois ou quatre, plusieurs groupes pouvant opérer en même temps.
Actuellement les mieux conservés ont été dégagés en fouillant la fosse dépotoir FS4024 située à l'ouest du secteur. Cette fosse est coupée par plusieurs foyers de forge qui sont encore en cours de fouille. Parmi ces structures, deux sont assez bien conservées. Ces deux ensembles (FR4034 et FR4035) (illustration 6), quoique constitués de foyers de plans différents (l'un est composé de foyers de plan rectangulaire, l'autre de foyers de plan circulaire), sont formés de façon similaire :

secteur s4, fosse
un foyer "large" de 30 cm de diamètre (au niveau de la hauteur conservée) auquel est accolé un "foyer" beaucoup plus réduit mais profond (dont la fonction reste encore à déterminer : peut-être est-il utilisé pour la cémentation** de petits objets ? Ces ensembles sont formés d'argile et de fragments de céramiques et d'amphores qui servent de maintien. Le travail est soigné et les parois intérieures sont parfaitement lissées. Leur remplissage est constitué de charbons de bois, de petits fragments de fer, d'argile rubéfiée, de petites scories de forge. Les remplissages sont systématiquement prélevés pour tamisage et étude.
6 - Secteur 4, fosse en cours de fouille, foyers de forge implantés dans la fosse - Cliché V. Pichot - © CEAlex
Des traces de trous de poteaux révèlent la présence de structures légères qui peuvent être des aménagements durables ou non. Les trous de piquets, quant à eux, indiquent  l’utilisation vraisemblable de pare-feux, de paravents et/ou de parois délimitant certaines zones, pour le stockage par exemple.
La fosse (FS4028) située au nord-ouest du secteur avait été interprétée en cours de fouille comme étant probablement une fosse d’extraction d’argile réutilisée dans un second temps en fosse dépotoir. Il apparaît, après la fouille complète de l'angle nord-ouest du secteur, qu'il s'agit d'une fosse dépotoir située en partie sur une structure en briques crues fondues en relation avec le mur MR4040. Le matériel découvert dans le remplissage de cette fosse est composé de fragments d'amphores, de céramiques, d'os, de coquillages, de quelques fragments métalliques, de charbons de bois. Les premières études avancent une datation de la fin de l'époque hellénistique.
La fosse (FS4024) située en limite ouest du secteur apparaissait à quelques centimètres de la surface. Il s’agit de la fosse dépotoir qui avait été repérée par la prospection géophysique. Son remplissage est composé de fragments d’amphores et céramiques, d'os, de quelques fragments d'objets en faïence, de charbons de bois, de quelques fragments de fer, de coquillages... Si une grande partie du mobilier découvert dans les niveaux supérieurs de la fosse peut être datée du tout début de la période romaine, le matériel mis au jour dans les niveaux inférieurs est plutôt caractéristique de la fin de la période hellénistique.
secteur s4, stratigraphie
L'angle nord-ouest du secteur 4 (illustration 7) a pratiquement été fouillé intégralement jusqu'au rocher, ce qui a permis de dégager les premières stratigraphies du secteur, de mettre en évidence l'existence de trois "terrasses" taillées dans le rocher ainsi que la présence de structures en briques crues fondues antérieures au Ier siècle av. J.-C. Les informations de terrain sont actuellement en cours de traitement et d'étude.
7 - Secteur 4, angle nord-ouest du secteur en cours de fouille, stratigraphie nord. Au premier plan à gauche présence du substrat naturel - Cliché © CEAlex

Plusieurs sondages ont été effectués à travers le substrat naturel. On atteint la nappe phréatique à 1 m d’altitude, ce qui correspond au résultat obtenu dans le sondage 1 du secteur 3 : une partie des sols et des niveaux d'occupation des IIe-Ier siècles av. J.-C. sont déjà dans l'eau. Sur de nombreuses zones de l’île, il faut donc s’attendre à devoir pomper la nappe (dont on ne connaît pas encore l'amplitude des variations saisonnières) pour parvenir au niveau les plus anciens.

      La possibilité de fouiller et d'étudier un quartier artisanal de cette ampleur dans son environnement (si bien circonscrit par le fait qu'il soit positionné sur une île) est une véritable chance. Tout en obtenant des informations sur la production elle-même (quels produits finis ? quelles destinations ?...) et sur les chaînes opératoires à proprement parler, il est possible ici d'étudier le site sous l'aspect de l'organisation spatio-temporelle au sein même de l'île et de le replacer dans son environnement immédiat.

      La prochaine campagne de fouille sur l'île de Maréa est prévue pour le printemps 2007. Nos objectifs seront de continuer l'étude du secteur 3 (en fouillant les espaces 1, 2 et 3), puis d'ouvrir une zone située sur la partie haute de l'île, à l'est et attenante à ce secteur. Le choix de cette zone a été dicté par la présence de nombreuses anamolies magnétiques dont deux importantes (3 à 5 m de diamètre) repérées par la prospection géophysique.


* Effet de paroi : Matérialisation d'une limite entre deux espaces ou de la présence d'une structure (mur, plancher...) ou d'un objet (coffre...) disparus. Elle est créée par l'existence de trace très régulière (constituées de mobilier archéologique, de sédiments de natures différentes...) qui s'est amassée, formée (de préférence dans une zone de circulation, d'occupation) au contact de la structure ou de l'objet disparus.

** Cémentation - Opération par laquelle on chauffe un métal ou un alliage au contact d'un cément pour lui faire acquérir certaines propriétés. (Le Petit Robert, édition 1982)
Cémentation du fer - Opération qui consiste à obtenir une carburation superficielle d'un fer par chauffage dans un milieu solide, liquide ou gazeux susceptible de lui céder du carbone (définition extraite de Mangin M., ali,, Village, forges et parcellaire aux Sources de la Seine. L'agglomération antique de Blessey-Salmaise (Côte-d'Or), ALUB, 2000, p. 473.)


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