FOUILLES D'URGENCE

La fouille du Patriarcat grec orthodoxe

Francis Choël
et Marie Jacquemin

 

Vue générale du chantier
dans la zone nord de la parcelle.

 Photo © CEAlex - DR
Fouad est une fouille de sauvetage entreprise en 2000 par le CEAlex au coeur d'Alexandrie, sur un terrain appartenant au Patriarcat grec orthodoxe. Elle est située dans le quartier de Mahattet El Raml, en contrebas de la colline de Kôm el-Dick. Délimitée par les rues San Sabba à l'est, du Patriarcat grec orthodoxe à l'ouest, le passage Christophoros B' et l'église San Sabba au nord, et la rue Fouad au sud, la parcelle, d'une surface de 2595 m2, est occupée par un garage sur un niveau au nord, et par un bâtiment du XIXème siècle dans toute sa partie sud. Le rez-de-chaussée de ce bâtiment, dont tous les étages supérieurs ont été détruits, est en partie occupé par divers commerces. Tous les déblais de destruction des parties supérieures étaient restés en place (2300m3).

Les travaux ont commencé en novembre 1999 par l'aménagement du terrain : abattage des murs qui bordaient la zone de fouille, aménagement de locaux pour le traitement du mobilier archéologique, évacuation des déblais, etc. La fouille proprement dite a débuté le 1er mars 2000, dans la zone nord de la parcelle, à l'emplacement du garage. Après destruction de la dalle du garage et enlèvement de la couche de remblai sous-jacente, une surface correspondant à un jardin a été mise au jour. Ce jardin, indiqué sur les cartes du XIXème siècle, était compris dans l'enceinte de l'église San Sabba. Il recouvrait des remblais, témoins d'une destruction partielle des niveaux antérieurs et d'une longue phase d'abandon. Sous ces remblais, sont apparus les restes d'un sol, constitué de différents matériaux : dalles de calcaire, marbres blanc, bleu et rouge, matériaux de réemploi comme des éléments de colonnes coupées dans la longueur. Ce sol est associé à des espaces d'habitat définis par des sols en mortier de chaux et des élévations de mur en très mauvais état de conservation. Il repose sur un mortier de chaux et sur un radier d'installation contenant de la céramique et des monnaies. Les deux expertises, céramologique et numismatique, fournissent des éléments de datation identiques : période mamelouke. Ce sol définit une cour intérieure. Il est installé sur un réseau de canalisation (au moins deux états de construction) en relation avec les puits d'accès de deux citernes, l'une de facture romaine (1), l'autre de facture mamelouke (2).

L'ensemble que forment ces structures, situé au nord-ouest de la fouille, a été tronqué par des tranchées. En effet, la totalité du terrain est fortement perturbé par des tranchées : probablement provoquées par la recherche de matériau de récupération puis remblayées, ces dépressions partagent le terrain en quatre zones, détruisant certains liens stratigraphiques. Sur les autres "îlots" préservés, plusieurs structures ont été mises au jour : bassins de forme octogonale avec réseau de canalisation et dallage au nord-est, lambeaux d'élévation de mur au sud-est et citerne au sud-ouest (3).Très profondes et de superficie importante, les tranchées dépassent largement les limites de la fouille et posent un problème de méthodologie. La dégradation des structures conduit le fouilleur à entreprendre un dégagement extensif qui permettra une vision globale des installations, mais étant donné l'étroitesse du site, ce travail doit se compléter par l'élaboration et l'étude de longues et multiples coupes stratigraphiques. Le but recherché de ces deux démarches est de dégager des aires d'occupation homogènes, de fournir des éléments de chronologie relative dans des terrains où la stratigraphie, avec le particularisme lié au milieu urbain, se trouve ponctuellement soumise à une ample utilisation du remblaiement aussi bien dans le temps que dans l'espace.

A l'état actuel de la fouille, deux puits ont été mis au jour au fond d'une dépression au sud du terrain. Deux autres, l'un dans le secteur nord-ouest, l'autre, dans le secteur sud-est, sont en cours d'étude. Des vestiges de murs dessinent un plan géométrique sur toute la surface du terrain 
Photo © CEAlex - DR

Ce riche potentiel archéologique oriente la recherche dans deux directions suivies parallèlement. Sur le terrain, il s'agit tout d'abord d'appréhender ces vestiges de façon globale en étudiant les techniques de construction, en restituant les orientations des structures découvertes et en observant les liens stratigraphiques les unissant. Ce travail permettra de cerner l'évolution des constructions publiques ou privées et contribuera par la suite, avec les résultats obtenus sur d'autres fouilles limitrophes (chantiers de Lux, du Billiardo Palace, du cinéma Majestic, de Kom ed-Dikka), à une synthèse plus pertinente pour la compréhension de l'urbanisme du quartier. Dans le même temps que la fouille, le traitement du matériel a été mis en place : du lavage à l'informatisation, en passant par le marquage et le conditionnement. L'aménagement de locaux à cet effet sur le site même de la fouille permet un suivi quotidien et régulier du mobilier archéologique. Une base de données, mise à jour au fur et à mesure des découvertes, facilite le regroupement et la conservation des informations primordiales liées à l'objet (ou au lot d'objets) : contexte de fouille, catégorie et éventuelles précisions, nature et lieu du conditionnement. Cette base, qui devra être enrichie par les études futures menées par les divers intervenants sur le matériel (céramologues, numismates, amphorologues), sera elle même liée, lors du travail post-fouille, aux données de terrain, facilitant ainsi la mise en relation de tous les éléments issus de la fouille.

(1) La citerne romaine

Cette structure se développe sous la cour et, au nord, sous un sol de mortier de chaux. Le travail sur cette citerne se décline en trois phases : 1- levés en plan, 2- élévation, 3- insertion de cette structure dans un contexte stratigraphique. La coupe, du côté ouest de la citerne, est en cours d'étude. La coupe est bien avancée mais non terminée. Plutôt qu'un réel plan de coupe qui engendre forcément une destruction d'une partie des horizons archéologiques, nous avons convenu d'une fouille en décapage extensif : la stratigraphie sera obtenue en reportant les altimétries supérieures et inférieures des couches rencontrées dans l'axe de la coupe stratigraphique défini au préalable. La fouille a permis de mettre au jour des strates en place, comme des sols, et la récupération de mobilier indispensable aux datations.

Citerne romaine
en cours de fouille
© CEAlex - DR
La citerne est entièrement comblée par des remblais contenant du mobilier daté de l'époque ottomane, du XVIème siècle. Cette structure hydraulique, qui se compose d'un réservoir rectangulaire prolongé par un puits d'accès de forme circulaire, est construite en briques liées dans un mortier de chaux. Les parois intérieures sont recouvertes d'une succession de mortiers de tuileau. Au fond du puits d'accès, une canalisation en terre cuite relie cette citerne romaine à la citerne mamelouke.


(2) La citerne mamelouke

Le travail sur cette structure est identique à celui de la citerne précédente (plan, coupe et insertion de la structure en contexte stratigraphique). La citerne se compose d'un espace unique de stockage, le réservoir, et d'un puits d'accès. Celui-ci se situe à l'extérieur du réservoir, à l'ouest. Cinq cavités en vis-à-vis permettent la descente dans le fond de la citerne. Seul le moellon de la partie supérieure de la cavité est travaillé et présente une encoche triangulaire.

 
Citerne mamelouke
en cours de démontage
© CEAlex - DR

Le passage du puits au réservoir s'effectue par une baie. Au dessus de cette baie, une canalisation en terre cuite laisse supposer une arrivée d'eau. Les parois de la citerne sont recouvertes de plusieurs couches de mortier de tuileau. Cette construction a fait l'objet d'un soin particulier au regard du travail de maçonnerie conséquent et du choix des matériaux : des moellons de calcaire de bonne qualité provenant des carrières des environs d'Alexandrie, l'usage d'un mortier de terre mélangé à de la cendre pour renforcer l'étanchéité et des mortiers de tuileau soignés, ne présentant pas de fissures. Le remplissage de cette citerne contient du mobilier daté de l'époque ottomane du XVIème siècle.


Pour le moment, la stratigraphie est de la citerne de facture romaine montre une succession d'occupations :

  • une mosaïque à décor géométrique noir et blanc
  • des restes de dallage
  • des aires de stockage en mortier de chaux, des sols en terre battue, des épandages de sable rouge.
  • une phase de construction où se mêlent lambeaux de sol en mortier de chaux, fondations et élévations tronqués ; cette phase englobe plusieurs états qu'il reste à mieux définir à l'échelle du site.
  • une accumulation de remblais.

 

Mosaïque à décor géométrique
Cliché © CEAlex
Les deux citernes s'appuient sur et ont perturbé des murs de phases antérieures. Les éléments archéologiques que nous possédons, citernes et réseau de canalisation confondus, ne permettent pas de décrire le système d'approvisionnement en eau. Tout d'abord parce que ces structures, si elles présentent un bon état de conservation, sont loin d'être complètes, et que leur activité concomitante est encore à prouver : seule l'étude des strates qu'elles ont traversées apportera des éléments de datation et des informations sur leur durée de fonctionnement.

Les objectifs d'une telle fouille

  • La découverte de séquences stratigraphiques médiévales et modernes en place est déjà un élément important : le plus souvent ces horizons archéologiques sont arasés et les données correspondant à cette période sont essentiellement littéraires.
  • La fouille de structures hydrauliques (citernes, réseau de canalisation, bassins, puits) et leur situation stratigraphique apporteront des données supplémentaires pour la compréhension du système d'alimentation en eau d'Alexandrie à toute période.
  • La proximité de la voie Canopique nous permet d'espérer, en atteignant les niveaux hellénistiques, de mettre au jour des éléments liés à cette voie : Alexandrie, ville conçue par les urbanistes grecs, est-elle le reflet des autres villes hellénistiques, ou est-elle le point de départ d'une certaine conception de l'urbanisme?
  • La connaissance de la topographie de la ville d'Alexandrie aux différentes époques.
  • A ce jour, le mobilier est conséquent, toutes époques confondues. Dans cet ensemble, on peut citer certains éléments remarquables : intailles en jaspe, bague en or, fragment de mosaïque, pipes, lampes, réchauds, objets en faïence. Les études ultérieures de ce matériel apporteront des éléments de datation fiables.
Intaille magique
Sur la face avant une divinité protectrice, sur la face arrière une formule magique
IIème siècle ap.J.-C
.
Fragment de support de réchaud hellénistique

Elément d'une mosaïque de sol représentant un oiseau.
IIème siècle ap.J.-C.

haut : Lampe à huile, amazone blessée. IIème siècle ap.J.-C
bas : Pipe en terre cuite, décor côtelé
Epoque ottomane
Photos : © CEAlex - DR

Eléments de stratigraphie

  • La fouille débute à l'altitude de 10,34 m au-dessus du niveau de la mer.
  • 1,50 m de remblais contemporains recouvrent 1m d'épaisseur de terre à jardin qui égalise les éventuelles irrégularités des phases antérieures.
  • Un niveau d'abandon et de démolition est reconnu dans le secteur nord-ouest du terrain alors qu'il paraît moins évident dans les secteurs sud et est.
  • Les premières constructions médiévales sont mises au jour dans le secteur nord-ouest. Altitude 7,50 m.
  • Les dépressions et leur remplissage dans le secteur est et dans la partie sud expliquent l'arasement des niveaux médiévaux.
  • Le terrain semble être marqué d'une croix définie par ses dépressions aux passées sableuses.
  • Le secteur nord-ouest présente des structures en bon état de conservation comme des citernes, avec des sols associés dans une puissance stratigraphique faible : les horizons médiévaux sont très rapprochés des horizons romains.
  • Les secteurs sud et est montrent après enlèvement des remblais dans les dépressions, une stabilité des couches avec apparition de négatifs et de structures en dur (altitude 4m au-dessus du niveau de la mer). Le fond des négatifs n'est pas encore atteint.

(3) La citerne sud-ouest
(in-situ sur la photo de gauche)
© CEAlex - DR

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