LE SITE SOUS-MARIN DE QAITBAY - Les premières conclusions

Des statues royales

Isabelle Hairy
mai 2006

Position des fragments de la porte monumentale, des dalles du pavement extérieur et des fragments de la statuaire avec une hypothèse sur l’emplacement originel de Pharos à partir de la position relative des pièces architecturales lui appartenant et de la statuaire qui lui est associée ( © CEAlex, carte I. Hairy)

Les 9 statues reconstituées à partir des fragments découverts sur le site peuvent être interprétées de la même façon. Tout comme les restes du Phare, elles révèlent des parcelles de l’esprit des sciences et des croyances de l’époque. Notons par exemple que le côté du cube englobant la base de la plus grande des statues colossales masculines mesure 5 coudées de côté. Or, selon D. Guedj, le culte de la Décade au travers du Tétraktys, « être parfait contenant toutes les dimensions de l’espace », prend une coloration nouvelle si celui-ci est figuré par un triangle équilatéral de côté 5 (il découle bien sûr du carré de même côté). Il comporte alors « autant de nombres premiers ou linéaires : 1, 2, 3, 5, 7, que de composés ou nombres rectangles : 4, 6, 8, 9, 10 ». Ce sont justement les 5 premiers qui président aux proportions des statues entre elles, des plus petites aux plus grandes = 1, 2, 3, 5, jusqu’à la porte monumentale = 7, les petites statues servant de module.

Proportionnalité des statues entre elles (1,2,3,5) et de la porte monumentale (7)
© CEAlex, dessin I. Hairy
Les statues sont comme la porte, le reflet de la mixité culturelle empruntant, d’une part, à l’Égypte, le choix du matériau, le granite rose d’Assouan, ainsi que la figuration des personnages suivant les conventions égyptiennes, et, d’autre part, à la Grèce, des touches stylistiques purement helléniques, comme le diadème royal posé sur le némès, la mèche de Ptolémée remarqué par Jean-Pierre Corteggiani, le nœud de la robe d’Isis ou encore la mouluration des bases.
Si l’on s’intéresse à nouveau à la répartition des fragments, on remarque alors que ceux de la porte délimitent un « dedans » et un « dehors » autour desquels s’organisent les éléments de la statuaire. Que nous révèle cette organisation ? La position des bases, en raison de leur poids, pointe l’emplacement originel des statues. Ainsi, les deux colosses se trouvaient du côté intérieur de la porte, protéges des embruns marins, ce que confirme leur bon état de conservation, tandis que les quatre grandes statues, plus endommagées, ainsi que la statue masculine de petite taille, se trouvaient à l’extérieur, en avant de la porte, certainement disposées sur la terrasse cultuelle au côté des monuments d’époque pharaonique réemployés. Pour les autres statues, les bases n’ont pas encore été repérées.
Ces découvertes autour du Phare d’Alexandrie permettent de reconstituer un passé qui diffère quelque peu de l’idée qu’on s’en faisait. Comment expliquer la présence de ces statues ? On sait que dans le but de légitimer la nouvelle dynastie, Ptolémée II restaura une ancienne tradition égyptienne ; après avoir divinisé son père, Sôter Ier, il institua le culte des souverains vivants. Ainsi, Pharos semble avoir cumulé à sa fonction initiale de tour-signal dédiée à la navigation celle du culte dynastique. La propagande royale trouvait place sur la terrasse cultuelle, aux pieds du Phare, sur laquelle était disposée une partie de la galerie des portraits royaux.
Comment expliquer le choix de cette localisation ? Existait-il un autre aménagement justifiant sa présence ? Deux indices sont à prendre en compte : d’une part, la position équivoque des deux colosses qui, selon les conclusions archéologiques, se dressaient du côté intérieur de la porte, et, d’autre part, l’hypothèse d’Anne-Marie Guimier-Sorbets selon qui les statues représentaient Ptolémée Ier et son épouse, en raison de la présence d’une frise funéraire sur leurs deux bases. Ainsi, commandées et érigées par leur fils, Ptolémée II qui acheva le Phare, les statues posthumes ont probablement pris place dans un mausolée ou un cénotaphe consacré à la mémoire des souverains fondateurs de la dynastie ; c’est sur cet espace aménagé au cœur même du Phare, dans ses entrailles, et taillé aux dimensions des deux statues colossales, qu’ouvrait la porte monumentale. Dans cette logique, la statue sommitale présente sur la majorité des représentations antiques de Pharos, identifiée dans la plupart des cas comme le Zeus sôter (sauveur), aurait représenté l’emblème du culte pratiqué sur l’île, au pied du Phare et face à la mer.
Symbole du passé glorieux de la métropole antique, la statue colossale représentant un des premiers rois d’Alexandrie qui, jadis, se dressait aux côtés du Phare, a été re-érigée devant la nouvelle Bibliotheca Alexandrina ; la « Bibalex » comme la nomment les Alexandrins (© CEAlex, Cliché I. Hairy)

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