LE SITE SOUS-MARIN DE QAITBAY - Les premières conclusions

Une porte monumentale à l'échelle du Phare

Isabelle Hairy
mai 2006
 

Ci-dessus : Fragment médian du linteau de la porte monumentale.
Ci-contre : Un des deux piédroits de la porte monumentale (1)
Clichés André Pelle et M-D. Nenna - © CEAlex - tous droits réservés

Si le but avoué de l’étude du site est d’explorer l’espace disparu dont les monuments démontés sont les fossiles, il faut tout d’abord comprendre pourquoi nous évoluons en contexte sous-marin. En effet, si on accepte l’idée que les blocs immergés ont un jour intégré des monuments prestigieux, alors que font-ils sous l’eau ? L’histoire et la géomorphologie ont répondu à cette question. Le site, ainsi qu’une grande partie de la côte alexandrine sont aujourd’hui immergés en raison d’une subsidence qui a sans doute eu lieu en deux temps : après le tsunami du 21 juillet 365 ap. J.-C., auquel plusieurs textes antiques font référence, et autour du VIIIe siècle, suivant les conclusions d’une récente étude géomorphologique. Cet affaissement du littoral sous les eaux de la Méditerranée a englouti une grande partie de la ville antique.
Fort de cette idée, on considère différemment les 7 fragments des trois monolithes de granite rose d’Assouan qui formaient la porte monumentale retrouvée sur le site. Malgré une technique et un matériau égyptiens, ses dimensions, - 12,77m de haut, 4,90m de large, et 2,10m de profondeur -, et son style dorique, permettent d’envisager un lien direct avec Pharos ; le style hellénique étant la marque culturelle de son concepteur. Quels autres indices permettent de répondre à la question de son lien avec le Phare d’Alexandrie ?
Le premier indice tient à la localisation des fragments sous l’eau ; celle-ci concorde avec l’affirmation de Strabon qui place le Phare, construit entre le règne de Ptolémée Ier Sôter (305-283 av. J.-C.) et celui de Ptolémée II Philadelphe (283-246 av. J.-C.), sur un îlot situé à la pointe est de l’île de Pharos.

Mais, qu’est-ce qui prouve que nos fragments sont en place ? Cette question a permis de vérifier la compétence de nos outils. Grâce au SIG, les cartes virtuelles ont montré clairement les liens qui unissent les pièces entre elles, dessinant leur plan de chute. Ces informations, couplées à une étude du relief, permettent de proposer une simulation du mécanisme de l’effondrement de la porte qui est tombée in situ à partir d’un point d’origine situé à proximité des 2 fragments inférieurs du piédroit ouest et du fragment médian du linteau.

De la cartographie à l'analyse

Extrait de la carte du site sous-marin : zone nord-ouest

 
1 - Topographie et inventaire descriptif des blocs antiques de la zone 2 - Topographie du relief rocheux
3 - analyse du relief : à l'ouest, présence d'un plateau rocheux horizontal culminant à 5 mètres sous le niveau marin, séparé, par une fracture profonde (nord-ouest / sud-est), d'un second plateau descendant en pente douce vers le nord-est jusqu'à une profondeur de 8 m; au sud-est, celui-ci s'est brisé en plaques qui ont glissé dans la pente
4 - Analyse des blocs : identification de 7 fragments d'une porte monumentale en granite rose d'Assouan, répartis de part et d'autre de la fracture 5 - Analyse des liens de parenté : la restitution, d'une part, des 2 montants et du linteau et, d'autre part, de la porte à l'aide de ces pièces, met en évidence le plan de chute de la construction
6 - le plan de chute indique le sens d'ouverture de la porte, ce qui conduit à une première Hypothèse quant à l'emplacement de Pharos
Cartes I. Hairy - © CEAlex - tous droits réservés
Simulation de l'effondrement de la porte du phare

A partir de la position actuelle des blocs antiques et des déformations observée ssur le fond marin, il a été possible de réaliser une simulation de l'effondrement de la porte du Phare. Elle montre que la porte monumentale s'est effondrée in situ à partir d'un point d'origine situé à proximité des deux fragments inférieurs du piédroit ouest et du fragment médian du linteau.

Dessins I. Hairy - © CEAlex - tous droits réservés

La question de la destination de la porte est en partie résolue par sa faible profondeur, excluant la possibilité qu’elle ait pu intégrer un mur d’enceinte, ce qui pouvait être envisagé au vu de sa taille. Reste l’hypothèse traditionnelle : était-elle la porte du fameux Phare ? C’est l’étude des textes anciens qui apporte la première preuve historique. Les témoignages de deux auteurs médiévaux qui ont tous deux vus et décrits le Phare, l’Arabe andalou, Haggag Yussef Hamid al-Balawi al-Andalousî (1166) et le voyageur maghrébin Ibn Battouta (1349), permettent de calculer deux mesures : celle d’un côté du plan carré du premier niveau et celle de l’épaisseur de son mur ; et cette dernière correspond parfaitement à l’épaisseur de notre porte.
Ainsi, le lien entre histoire et archéologie est établi et cette porte devient le premier fossile connu du sémaphore antique. Dimensionnée à l’échelle de la tour du Phare, porte-t-elle d’autres messages ?

(1) Les deux fragments du piédroit ont été renfloués en 1995. Déposés sur le quai de la digue qui jouxte le fort mamelouk, ils n'ont pas pu rejoindre le musée de plein air de Kom el-Dikka, comme le reste des pièces renflouées, en raison de leur taille et de leur poids.

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