ETUDE DU MOBILIER ARCHÉOLOGIQUE

Monnaies et numismatique alexandrines

Olivier Picard - avril 2006

 

 

 

Obole à la tête d'Alexandre

On notera le dessin de la trompe d'éléphant au sommet de la tête

PhotoThomas Faucher - © CEAlex -
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Des bons usages des monnaies de fouille

Les fouilleurs du CEAlex ont recueilli 12854 « monnaies ». Après restauration, plus de 3.000 ont été identifiées. La date de leur émission donne une indication très précise sur la date où s’est formé le contexte (unité stratigraphique) qui le contenait, même s’il faut tenir compte du délai qui sépare le moment où la monnaie est fabriquée (émise) et celui où elle est perdue, ou parfois enfouie volontairement avec d’autres pièces (on parle alors de trésor : les fouilles ont donné deux trésors importants). Un catalogue est en préparation : ce sera le plus gros ensemble monétaire étudié à ce jour sur un site égyptien.

Les pièces ainsi retrouvées sont celles qu’on ne se souciait pas de chercher longtemps en cas de perte : une seule monnaie d’or, de rares monnaies d’argent ; la majorité des bronzes sont de faible valeur. Elles ont beaucoup circulé, ont été fortement corrodées et sont très difficiles à identifier. La beauté des quelques exemplaires représentés ici ne doit pas faire illusion !
Et pourtant, l’ensemble des monnaies trouvées dans un bâtiment permet d’en dater la période de fonctionnement et d’en préciser certaines caractéristiques : celles qui ont été recueillies dans les couches les plus anciennes du Cricket montrent que le CEAlex a trouvé là les maisons des premiers colons venus s’installer dans la nouvelle ville au moment où le roi Ptolémée I constitue, très vite, la plus grosse flotte de guerre de l’époque et une armée formidable en recrutant partout où il pouvait ; dans ce quartier s’installent de nombreux Grecs venus du Sud-Ouest de l’Asie Mineure. Ailleurs, le grand nombre de monnaies frappées par le roi perse Chosroès, qui ont été recueillies dans un quartier en ruines, donne des indications originales sur l’occupation de la ville par ce conquérant entre 617 et 628 ap. J.-C.
Les grandes séries monétaires fournissent au numismate (le nom des spécialistes des monnaies) le matériel de base qui lui permet de réfléchir sur l’organisation des systèmes monétaires (la plupart des pièces ne portent aucune marque de valeur) et sur la politique suivie par les États pour frapper monnaie. Les types apportent une documentation sans équivalent sur l’image que cet État voulait donner de lui-même, de ses idées religieuses. Il n’est pas moins important d’être renseigné sur les usages de la monnaie, sa circulation, sa diffusion dans la société…

Les grandes périodes monétaires

Capitale de l’Égypte depuis pratiquement sa fondation en 331 av. J.-C. jusqu’à l’arrivée des Arabes en 642, Alexandrie frappe monnaie pour l’ensemble de l’Égypte pendant toute cette période. Cependant le monnayage varie selon les maîtres du pays. On distingue donc quatre grandes catégories.

  • le monnayage ptolémaïque, qui prolonge celui créé par Alexandre le Grand, depuis la prise de possession de la vallée du Nil par Ptolémée Ier jusqu’à la grande Cléopâtre, en 30 av. J.-C. La dynastie a suivi une politique monétaire très originale, en interdisant l’accès du pays aux pièces étrangères. Les 950 pièces trouvées dans les fouilles confirment que cette fermeture autoritaire du marché monétaire a été strictement respectée.
  • le monnayage du Haut Empire romain (30 av. J.-C. – 294 ap. J.-C.). Maître de l’Égypte après le suicide de Cléopâtre, Auguste suit la même politique de fermeture : il faut donc une monnaie spéciale, frappée par le préfet d’Égypte, sur les ordres de Rome. Les conditions spéciales du pays, la curiosité pour ses traditions religieuses, la volonté de se concilier la population ont donné naissance à un monnayage très varié (257 monnaies identifiées) qui nous fournit, par exemple, les meilleures images du Phare.
  • le monnayage du Bas Empire romain (294 ap. J.-C. – environ 525 ap. J.-C.) revient à la monnaie commune de l’Empire, après une révolte qui décide l’empereur Dioclétien à abandonner la politique de fermeture et à ouvrir à Alexandrie un atelier monétaire semblable aux autres. C’est la période qui a donné le plus grand nombre de pièces : 1535 ! Mais c’est aussi le monnayage le plus pauvre de toutes les fouilles : la monnaie sert désormais, comme de nos jours, à toutes les dépenses de la vie quotidienne, mais elle se dévalue aussi très vite.
  • le monnayage byzantin (environ 525 ap. J.-C. – fin du VIIe siècle ap. J.-C.). On date traditionnellement la naissance de la monnaie byzantine de l’avènement d’Anastase. Mais c’est sous le règne de son successeur Justin et surtout du grand Justinien que l’Égypte retrouve un monnayage de bronze qui lui est propre : l’unité de base, le noummion, est frappée en multiples de douze, qui portent les lettres IB (= 12 en grec), et, accessoirement, de 6 et de 3 noummion : 516 exemplaires ont été reconnus. Il semble acquis que la frappe ne s’arrête pas avec la conquête arabe, mais dure jusqu’aux premiers monnayages abbassides, au début du VIIe siècle.

A ces grandes catégories, il faut ajouter :
Environ 60 pièces des rois de Macédoine et des cités grecques antérieures au premier monnayage lagide ou les très rares spécimens qui ont contrevenu à l’interdiction d’importer des monnaies étrangères.
Une centaine de monnaies islamiques, qui datent de périodes où le site de l’antique Alexandrie n‘est plus qu’une zone de jardins très faiblement peuplée.

Et pourtant elles tournent !

Les monnaies antiques ne portent pratiquement jamais la marque de leur valeur à l’exception des monnaies byzantines. Or, si l’on veut comprendre comment la monnaie était utilisée et reconnaître les pièces mentionnées dans les textes (en particulier par les papyrus retrouvés en grand nombre en Égypte), il faut retrouver leur valeur. C’est l’objectif principal du travail en cours. Pour les pièces d’argent et d’or, cette valeur dépend de leur poids. Néanmoins, les utilisateurs ne pesaient pas les pièces dont ils se servaient : les images que portait la monnaie (les types) suffisait à les renseigner. Le poids des pièces de bronze est très irrégulier et il n’y a pas de rapport direct entre ce poids et la valeur marchande de la pièce (on parle de monnaie fiduciaire). C’est donc une véritable énigme qu’il faut résoudre en partant de rares données : la pièce la plus légère introduite par les Grecs en arrivant à Alexandrie s’appelait un chalque et valait 1/48e de drachme ; on a quelques idées sur le taux de change entre les monnaies de Cléopâtre et les petits bronzes d’époque romaine.
Un bon système monétaire devait être simple pour être utilisé par tous. Le numismate aura trouvé solution lorsque la simplicité de l’organisation lui apparaît dans toute sa logique. Le travail est bien avancé pour le monnayage du IIIe siècle. Les autorités monétaires jouaient très subtilement sur de faible variation des types en les combinant avec l’augmentation ou la diminution du diamètre pour indiquer que la pièce valait plus ou moins qu’une autre.

 
Tableau des valeurs qui avaient cours entre 261 et 246 av. J.-C.
Valeur Rapport
(chalque)
Type du droit Types du revers Poids
(en grammes)
Diamètre
(en mm)
Octobole 64 Tête de Zeus Ammon Aigle la tête en arrière 80-100 48
drachme 48 Tête de Zeus Ammon 2 aigles 65-75 45-50
tétrobole 32 Tête de Zeus Ammon Aigle les ailes fermées 45-50 36
diobole 16 Tête de Zeus lauré Aigle les ailes éployées 17-23 30
obole 8 Tête d’Alexandre Aigle les ailes éployées 10-12 20-24
½ obole 4 Tête de Zeus Ammon Aigle les ailes éployées 2,5-5,5 16-17
 

 

 

 

Monnaie aux deux aigles
Fin du IIe siècle ou début du 1er siècle av. J.-C.

 

Photo Thomas Faucher - © CEAlex
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Un dieu aussi humain qu’avide

La monnaie grecque, traditionnellement, évoquait la cité qui l’émettait en représentant son dieu principal. Quand Ptolémée Ier entreprend, à la fin du IVe siècle de transformer l’Égypte en un Etat qui soit sa propriété, en s’imposant aussi bien aux Égyptiens, ses masses paysannes comme ses élites raffinées qui constituaient le haut clergé, qu’aux soldats macédoniens et à d’autres populations très hétérogènes, il eut besoin d’une monnaie pour payer ses dépenses (la solde de ses troupes) et se procurer des revenus, sous forme d’impôts en nature ou en monnaie. Quelle image donner de ce nouveau royaume ? Après s’être placé un temps sous le patronage d’Alexandre le Grand, Ptolémée décida de mettre son portrait sur la monnaie d’argent et l’image de son dieu protecteur, Zeus accompagné de son animal favori, l’aigle, sur le bronze : malgré son nom de Zeus Ammon et les cornes de bélier dont s’orne son front, c’est bien un dieu grec qui représente le souverain.

     
     
Les Empereurs romains suivront cette voie en combinant leur portrait au droit à des images prises à la vie religieuse égyptienne au revers. Désormais, les émissions comportent une très grande variétés de types. Plus que le reflet profond du pays, c’est la manière dont l’aristocratie romaine voyait l’Égypte qui s’exprime ainsi.
Ptolémée Ier et ses successeurs ont mis l’accent sur la continuité de la dynastie : Zeus Ammon et l’aigle sont présents jusqu’au règne de Cléopâtre. Mais la monnaie est soumise aux aléas de la vie financière, elle-même très dépendante de la situation militaire. D’où une série de réformes, dont celle de 261, qui eut pour effet de répandre l’usage de la monnaie de bronze dans toute la vallée du Nil : c’est sans doute l’introduction d’un nouvel impôt qui en fut la cause. Préciser la date des réformes, en comprendre le mécanisme, suivre les conséquences ouvre donc constamment des pistes nouvelles dans la connaissance de la société égyptienne. Pour cela, il faut analyser dans le plus grand détail les plus faibles transformations des poids, des types, de la composition du métal.


droit


revers

Tête de Cléopâtre - Pièce de 40 unités
Dernière réforme du monnayage ptolémaïque
Photo Thomas Faucher - © CEAlex - tous droits réservés

     
On a longtemps pensé que les Ptolémées avaient donné à la monnaie de bronze une importance démesurée, par rapport aux autres royaumes du temps, et que cette politique aurait eu des effets dévastateurs en déclenchant une inflation ruineuse pour le paysan égyptien. Les études en cours ne confirment pas cette conclusion. En revanche le très grand nombre de monnaies falsifiées par toutes sortes de procédés montre comment le peuple alexandrin sut contourner à son profit l’avidité du pouvoir !

 

Pour plus d’information :

Un colloque qui s’est tenu au CEA, a réuni quelques 25 spécialistes de différents pays, venus analyser les traits originaux des monnayages de l’Egypte dans l’Antiquité. Les Actes en ont été publiés sous le titre : L’exception égyptienne ? Production et échanges monétaires en Egypte hellénistique et romaine Actes du colloque d’Alexandrie, 13-15 avril 2002, édités par Fr. Duyrat et O. Picard. Études alexandrines 10. IFAO 2005.
Le catalogue des monnaies de fouille s’efforcera, sous le titre (encore provisoire) de Les Monnaies des fouilles du Centre d’études Alexandrines : Les monnayages de bronze en Egypte de la conquête d’Alexandre à l’installation des Arabes de reconstituer la production des bronzes de l’atelier d’Alexandrie pendant toute cette période. Il réunira les contributions de Cécile Bresc (les monnaies islamiques) – M.-Chr. Marcellesi (les monnaies des cités grecques – le monnayage du Bas Empire) – O. Picard (le monnayage ptolémaïque, avec Th. Faucher [qui prépare une thèse sur les techniques de frappe– le Haut Empire – le monnayage byzantin). L’achèvement est prévu dans les prochains mois.


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